J’aime bien l’argot. Le parler un peu crasseux qui râpe la langue et le palais, qui fait crisser du verre pilé dans les oreilles un peu précieuses. Ce parler qui sort directement des tripes pour venir cogner à l’estomac sans bonjour ni merci. Ce qui tombait plutôt bien, parce que Nick Corvey aussi.

Résumé :

     Nick Corvey est sherif à Pottville, et outre de sa salle de bain, il est fier de glandouiller. C’est tout un art. Nick Corvey est marié à Myra, qui elle n’est pas spécialement fière de lui. D’ailleurs, à Pottsville, personne ne se pâme vraiment d’admiration pour le sherif. Mais Nick Corvey s’en fout. Il traîne, mange, dort, et se démène seulement pour éviter d’avoir à lever le petit doigt. Les élections approchent et son poste va être remis en jeu. Naturellement, il n’a que peu de chances de remettre le couvert, à moins de mettre un sacré coup de collier. Ce qui, déjà, a peu de chance d’arriver, et d’autant plus que Nick Corvey se consacre à son autre grande mission : les femmes de Pottsville. C’est un séducteur, un coureur de jupon, et à ses dires, les dames du canton n’en attendent pas moins de lui.

     Nick Corvey est paresseux, volage, idiot, naïf et lâche. Tout le monde à Pottsville le sait, tout le monde à Pottsville a à l’esprit ce sentiment de honte en voyant le représentant local de la loi se glisser hors de la poigne des responsabilités.

     Ou peut être que les gens attendent précisément cette attitude de lui. Peut être bien que Nick Corvey est exactement le genre d’homme dont a besoin le canton de Pottsville. Et en poussant un tout petit peu, peut être que Nick Corvey n’est pas si bête. Peut être bien que cette paresse est un outil du sherif pour mener à bien son impérieux devoir…

1275Ames

À chaud :

      En refermant 1275 âmes, j’étais persuadé d’être un habitant de Pottsville. Berné comme un Pottsvillois par les stratagèmes inconscients, ou presque, de Nick Corvey. On découvre dès les premières pages un protagoniste grossier, paresseux, qui tente vainement de se justifier par des tautologies. Et puis, petit à petit, il nous mène où il veut, nous révèle ce qu’il juge utile. Bien sûr, il est difficile d’admirer le bonhomme. Mais on finit par le comprendre, par être empathique envers ses tracas – certes très prosaïques – par être de plus en plus indulgent et, au fond, à prendre son parti dans les divers accrochages avec les autres personnages du roman.

     1275 âmes est une ode à la manipulation, et un requiem pour l’amour de son prochain. Un roman extrêmement amer placé sous le signe de la résignation, nappé d’un humour glacial. Roman noir également, puisque l’on suit une forme d’enquête, du moins un plan en cours d’exécution, aux motivations loin d’être nobles. Passées les premières pages, une fois que Nick Corvey n’est plus seulement un rustre inconnu qui nous agresse par sa narration, l’intrigue s’autorise une certaine tension quant au devenir de Nick.

     Quant au thème de 1275 âmes, j’ai envie de penser qu’il traite de la folie. D’une forme de folie qui serait un remède à la frustration, un peu à la manière du Fight Club de Chuck Palahniuk. C’est en ce sens que Nick Corvey devient sympathique : il dépasse au delà de toute attente le cliché du bourrin écervelé, abruti par la routine, et apparaît finalement comme un être exceptionnel, d’autant plus compte tenu de son entourage, doté d’une sensibilité frustrée et d’une histoire qui n’aurait pas à pâlir face aux antiques tragédies grecques. Nick Corvey laisse même transparaître, en surbrillance, une fragilité propre à la folie, comme s’il évoluait sur un fil ténu, menaçant de lâcher à tout instant.

      Un roman que je recommande sans hésiter, à condition de pouvoir jauger en feuilletant quelques pages au préalable, si l’on supportera le style oral et souvent vulgaire de la narration.

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Une réflexion sur “1275 âmes, de Jim Thompson

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