On ne juge pas un livre à sa couverture. Oui et non, je dois avouer que c’est quand même la première chose qui frappe, et une photo ou une illustration qui a de la gueule, ça pousse à retourner l’objet pour aller tâter de la quatrième. Bon. Eh bien, pour sa couverture, comme pour Glenda Larke, je n’ai pas bien su quoi en penser. Plongeon dans un tourbillon sans remous.

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Résumé :

     Les Îles Glorieuses sont un archipel où cohabitent de nombreuses cultures, des peuples, des langues, des traditions politiques… Mais tout ceci bien sagement sous l’égide des Vigiles. Ces derniers sont l’un des peuples des Îles Glorieuses, qui ont réussi à gagner une influence considérable sur les autres grâce à deux outils : les bonnes valeurs morales et l’art des illusions, la magie sylve.

     Braise Sang-Mêlé est à la solde des Vigiles, plus spécifiquement du Conseiller Duthrick, un homme aussi vertueux en façade qu’antipathique en privé. Braise travaille donc pour ses intérêts politiques, et se rend sur la Pointe-de-Gorth, une île où les marginaux vivent reclus dans des conditions de vie désastreuses. Braise espère néanmoins y trouver une jeune femme promise à un mariage arrangé, mais qui a pris la fuite pour y échapper.

     Il s’agit d’une mission importante pour Braise, qui compte bien s’en tirer avec assez d’argent et de prestige pour exiger la citoyenneté sur l’île des Vigiles et quitter ainsi sa condition de rebut de la société. Hélas, à peine arrivée, une puanteur envahit l’air et annonce à Braise que cette mission sera plus périlleuse que prévu. La magie carmine, l’antithèse de la bienveillante magie sylve, empeste la Pointe-de-Gorth et présage d’affrontements aux enjeux capitaux.

À chaud :

     J’ai le plus grand mal à garder une impression équilibrée de ce livre. Tantôt je m’en veux d’avoir perdu mon temps sur ce roman, tantôt je me prends à imaginer ce qui pourrait se passer ensuite et à songer à me procurer le tome 2.

     Il faut dire que ce roman n’est pas mauvais. On y trouve un monde insulaire qui ne présente pas les repères habituels : la nourriture, les matériaux, les créatures sont souvent dépaysants, et quoique ça semble un détail, c’est ce maillage de petites choses qui donne au livre une partie de son ambiance déroutante.

     Le ton du roman est d’ailleurs surprenant, puisque, hormis l’épée sur la couverture et le contexte résolument typé médiéval/renaissant, la construction des premiers chapitres ressemble à celle d’un roman noir. Le protagoniste est une détective ombrageuse, tourmentée, plongée dans des bas-fonds qu’elle connaît bien et qu’elle n’aurait retrouvés pour rien au monde, si ce n’est des circonstances imprévues. Braise est en confiance, domine la situation, il s’agit d’une histoire comme les autres… Jusqu’à ce qu’elle perde pied petite à petit, à mesure que la situation la dépasse. C’est assez typique, mais Glenda Larke fait fonctionner ça sans friction, le mélange des genres est crédible et la tension de l’enquête s’installe progressivement.

     Braise, enfin, est un personnage intéressant. Il s’agit d’une femme à l’enfance broyée par une société aux lois injustes, qui interdit la progéniture entre citoyens d’îles différentes. Or Braise est une Sang-Mêlée, et se retrouve donc abandonnée, malmenée, agressée, violée et enfin utilisée par ceux-là même qui édictèrent les lois qui firent d’elle une paria. Braise est donc une femme endurcie, à la morale ultra-pragmatique, à l’égoïsme de survivante. Malgré son histoire (peut être parce qu’elle a en partie été éduquée par eux), elle tient les Vigiles et les Sylves en haute estime et rêve de devenir l’un d’eux. Il s’agit d’un des principaux discours du roman : combattre une société rongée par la gangrène au risque de vivre en rénégat, ou céder à toutes les corruptions pour se garantir un petit coin de confort. Les discussions avec les différents protagonistes n’auront de cesse d’ébranler les convictions de Braise, mais si sa raison cède à l’occasion face à des arguments indiscutables, on perçoit tout de même un noyau dur, un roc de désir et de frustration qui continue de façonner sa pensée. En ce sens, elle est une héroïne profonde, passionnée et passionnante.

     C’est d’ailleurs elle qui narre l’histoire, et tout en étant très oral, la qualité de l’écrit ne cède pas aux facilités d’un roman raconté à la première personne. Chaque partie du roman est ponctué d’une lettre envoyée par un certain Fabold, un ethnologue d’une contrée lointaine qui retranscrit ses entretiens avec Braise (entretiens qui constituent donc le corps du roman). Et bien que l’idée semble rafraîchissante, astucieuse, c’est malheureusement là que le bas blesse…

     Les Îles Glorieuses sont un roman axé sans ambiguïté  sur l’enquête, la tension nerveuse d’un mystère qui se révèle à chaque pas du protagoniste vers le danger qui l’entoure. Or les interventions de l’ethnologue nous en apprennent beaucoup trop pour que demeure intact un quelconque suspens. L’ethnologue commente les événements du roman presque quarante ans après leur tenue, et désamorce ainsi une bonne partie de l’intrigue. La fin du roman quitte quelque peu le thème du roman noir pour revenir à une épopée de fantasy plus classique, avec ses sorciers maléfiques, des sortilèges de métamorphoses, des amours impossibles, mais là encore les interventions de l’ethnologue semblent ridiculiser l’importance des événements qu’il raconte en expliquant brièvement comment le monde s’en est trouvé changé. Soit, peut être que l’intérêt du roman n’est alors pas l’histoire en elle-même, mais le message qu’elle porte en son sein ?

     Raté, le message est simpliste, grossier, brouillon et tellement emprunt de bons sentiments plutôt que d’une véritable réflexion morale, philosophique, qu’on se demande si ça ne valait pas mieux de s’en tenir à une aventure bête et méchante. Un premier problème tient à la création même de l’univers des Îles Glorieuses. Si le mélange des genres fonctionne bien entre polar et fantasy, la création d’un monde à partir de pièces détachées de notre propre histoire ruine toute crédibilité et immersion. On y trouve un ersatz de culture romaine (les Vigiles) qui, par leurs avancées techniques et juridiques tentent de justifier une colonisation et une ingérence pour le moins dégradantes envers les peuples des Îles Glorieuses ; les religieux fidéens sont une fabrication qui fait office de prétexte pour blâmer sans finesse les religions monothéistes de notre monde ; l’ethnologue et sa société d’étude des peuples, malgré des avancées scientifiques qui dépassent de loin les Îles Glorieuses, font toujours preuve d’une misogynie dérangeante à la manière de nos penseurs des années 1800. Bref, on sent que l’auteur n’aime ni la religion, ni la colonisation, ni la corruption et qu’elle a à cœur les droits des femmes. On le sent, parce que rien dans le roman n’est fait pour habiller son propos, et l’on se retrouve avec une société med-fan construite par une auteure, pour mieux la critiquer dans la foulée par un prisme anachronique du XXIème siècle.

     Alors que penser de ce premier tome de la trilogie des Îles Glorieuses ? Très honnêtement je ne sais pas. L’impression de lecture est bonne, on se laisse porter par le récit, la plupart du temps. On n’en sort sans l’impression d’avoir vraiment voyagé ou vécu quelque chose de mémorable, ni avoir été frappé par une réflexion digne d’intérêt. Ce n’est pas un très bon roman de fantasy, c’est toutefois loin d’en être un véritablement mauvais. C’est moyen, dans le sens le plus neutre qu’il m’ait été donné de constater.

     À noter que la trilogie se poursuit avec comme personnage central un apothicaire rencontré dans ce premier tome ; au revoir Braise, ce qui me semble dommage puisqu’elle réhaussait considérablement l’intérêt du roman. Toutefois, je pense me laisser tenter, au moins pour le feuilleter, et voir si cette saga penche vers le meilleur, ou vers le pire.

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