C’est un peu comme un Sherlock Holmes. Mais en bien moins british, plutôt potache. Et avec des elfes noirs et des trolls. Avec de la bière, de la bagarre, des conseils de fitness. Et même un assassin végétarien. Un trio de triplés de trois mères différentes, des gobelins accros au sucre, des paons espions, des licornes mangeuses d’hommes, et des rencontres musclées avec la bureaucratie municipale. Comment ? Absurde, incohérent, et débile ? Allons, allons. C’est de Glen Cook que nous parlons ici.

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Résumé :

     Garrett a passé cinq ans dans la marine du Karenta, comme soldat, lors de la guerre qui bat toujours son plein contre les armées du Venageti. Enfin démobilisé, il balance son bardas par dessus le bord, débarque et s’installe à son compte comme détective privé. Le bonhomme se fait une réputation, et enchaîne les affaires avec brio, en prenant bien soin de rester sur la paille entre chaque règlement d’honoraires.

     La routine, avec tout ce qu’elle a de bon. Ou de moins bon. Et puis arrive Rose, une jeune femme en partie gnome, elfe et autres obscurs croisements. Accompagnée de gros bras, elle demande poliment au détective de s’occuper d’une affaire qui lui tient pour le moins à cœur : la mort de son frère, Denis.

     Le Denis en question est un ancien compagnon d’armes du sieur Garrett, et la nouvelle le touche personnellement. D’autant que s’il croyait bien connaître son camarade, force est de constater que le défunt trempait dans un trafic loin d’être net, à mi chemin entre délit d’initié, contrebande de métaux précieux, et trahison de l’empire.

    Garrett prend conseil auprès de son mentor, l’homme-mort – un homme mort en décomposition mais dont l’esprit stoïcien habite toujours la carcasse -, s’arroge les services de quelques hommes de mains parmi lesquels Morlet Dotes, un elfe noir assassin et maître dans l’art de la diététique, et Dojango, un genre de… Gnome… Mi-troll, mi-kobold… Ainsi que de ses deux frères aussi massif que simplets.

     Et c’est ainsi que l’équipée s’en va dans le Cantard, zone de guerre toujours active, pour y retrouver l’ancienne compagne de Denis afin de régler une fois pour toute cette histoire d’héritage encombrant.

À chaud :

     La belle aux bleus d’argent, sous-titre de cette première aventure du détective Garrett, surprend par son mélange improbable de tout ce qui a un jour peuplé un roman de Fantasy. Créatures fantastiques, guildes de brigands, magie, polythéisme éclectique. On pourrait d’ailleurs faire un pavé pour traiter de la diversité de créatures mentionnées, sans parler des croisements, mais là n’est pas la question. Ce roman est un pari des plus osés en ce qu’il nous fait croire à une parodie dans les premiers chapitres, un hommage rigolard à la High Fantasy, pour finalement se transformer en un très crédible polar à peine ubuesque. Je ne reviendrai pas sur la galerie de personnages, autrement que pour pointer un détail important : ils nous sont présentés, en général, comme des pitres, des protagonistes absurdes et déjantés. Mais passée cette présentation, cette absurdité est dépassée, acceptée comme naturelle, et le roman suit son cours sans plus s’extasier ni s’arrêter devant chaque détail un peu bizarroïde. On est dans un monde de Fantasy complètement perché, ok, on avance.

     La réussite de ce parti pris (faire coïncider une intrigue sérieuse et aux multiples enjeux avec un univers grotesque et en apparence incohérent) tient essentiellement au procédé de narration. Glen Cook est un habitué de la première personne puisque ses Annales de la compagnie noire sont racontées de la même manière. Nous suivons donc les réflexions de Garrett, pour qui l’univers n’a rien d’étrange : il vit dedans. L’univers est présenté par un personnage qui l’habite, et on ne trouvera aucune analyse précise de géopolitique, d’ethnologie, de sociologie. Précisément parce que ça n’a aucune importance dans ce cas : toutes ces choses, si aberrantes et incroyables soient-elles, sont là, de fait. L’acceptation naturelle du narrateur transpire sur le lecteur, et après les quelques rencontres nécessaires, les moments de surprise le temps de se rendre compte que nous sommes bien dans un univers de pure fantaisie, on avance dans l’intrigue qui elle, pour le coup, n’a rien d’absurde.

     Alors pourquoi une telle galerie de créatures quand l’intérêt principal du roman se situe dans son aspect assumé de polar ? La réponse qui me vient d’emblée, c’est que Glen Cook aime la Fantasy. Il l’aime, la connaît, et se plaît ici à la pervertir pour servir ses sombres desseins d’auteur. La multitude de créatures est souvent issue d’un imaginaire relativement commun (les trolls, les licornes, les sorcières, les elfes…), et c’est l’occasion, en torturant ces représentations, de créer des personnages vraiment surprenants et inattendus (ai-je précisé que les licornes étaient des êtres perfides et pervers, mangeurs d’hommes et esclavagistes de chiens ?). Les personnages sont présentés comme des clichés, non pas parce qu’ils le sont, mais parce que c’est ainsi que se les figure un détective habitué à mettre les gens dans des cases d’un coup d’œil pour éviter de se faire poignarder dans une ruelle. Et c’est donc tout naturellement que nombre de ces clichés sont dépassés en même temps qu’on apprend à connaître les personnages, lesquels finissent immanquablement par briller sous un nouveau jour.

     L’intrigue, pour en finir, est dense et complexe. Le roman n’atteint pas les 300 pages, mais les acteurs de l’affaire de l’héritage de Denis se multiplient de façon exponentielle. Viennent se greffer aux principaux intéressés des gens qui n’ont rien à voir de prime abord, mais qui se voient contrariés par la simple présence de Garrett, qui fouille un peu trop là où ça ne le regarde pas. Ainsi, la cohérence du roman est renforcée : Garrett remue la merde, et les mouches s’agitent en conséquence. Pas de deus ex machina, pas de coïncidences artificielles où l’on pourrait sentir l’auteur se substituer au narrateur Garrett pour plier son histoire dans le sens qu’il veut. Non. Tout ça se fait de manière fluide. Seul bémol à la lecture : la confusion de la narration. C’est un trait propre à Glen Cook puisque son personnage du Toubib dans les Annales en souffrait aussi : entre les ellipses, les sous entendus obscurs et les raccourcis qui, rappelons-le, sont plutôt cohérents avec la narration avec la première personne (de fait, le personnage vit les événements racontés en temps réel, et il semble normal que sa retranscription soit parsemée de défauts), il est parfois nécessaire de revenir deux-trois pages en arrière pour se rendre compte qu’une phrase anodine recelait en fait un détail nécessaire. C’est un roman un peu traître, qui se présente comme vulgaire, simple et rigolo. Nenni ! Sans être vraiment intellectuel, faut pas déconner, on y trouve une intrigue complexe, des protagonistes nombreux aux agendas bien définis et salement entremêlés.

     Concernant l’humour, et promis je m’arrêterai là, il tient en plusieurs principes. On a, essentiellement au début, un comique de geste assez marqué qui s’estompe en même temps que disparaissent (presque) les blagounettes sur le régime alimentaire de Morlet et les calembours grivois sur tel ou tel type de créatures. Reste alors l’essentiel de l’humour de Glen Cook : son anachronisme léger et subtil qui nous laisse plongé dans un univers de Fantasy tout en laissant apparaître en surimpression le détective des années 50 assis à son bureau, stores tirés, la clope au bec et le café fumant, avec une voix off lasse expliquant que « c’était  une matinée comme les autres, dans cette ville pourrie par le crime » sur des images en noir et blanc un peu crado.

     Pour conclure, Garrett, détective privé : la belle aux bleus d’argents de Glen Cook est un très bon roman. C’est un pari réussi, un mélange des genres habile dont le succès tient à son point de vue extrêmement centré : l’univers est complexe et en apparence désordonné, mais la narration d’un personnage ancré dans ce monde permet d’y voir plus clair, et d’accepter ce qui pourrait sembler juste aberrant. J’avais tendance à le comparer à du Terry Pratchett : je n’en suis plus si sûr. Déjà parce que ça fait un bout de temps que je n’ai pas lu cet auteur, d’autre part parce qu’il me semble que Glen Cook ne fait pas dans le non-sens, bien au contraire. C’est plutôt un maître à ordonner le chaos, et son premier tome de Garrett en est un parfait exemple. Je conseillerai peut être, pour se familiariser avec l’auteur et comprendre son style et ses méthodes, de commencer par la Compagnie noire.

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