Réexplorer un univers qu’on a connu intimement dans l’enfance est toujours une entreprise risquée. J’ai grandi avec, pour m’endormir le soir, les dilemmes liés aux trois Lois de la robotiques, le questionnement sur la pensée artificielle… Bien sûr, je n’y comprenais pas grand chose, mais c’était là, ancré comme peuvent l’être les contes qui bercent nos premières années. En s’attaquant à nouveau au cycle des robots avec un regard adulte, les mêmes questions se posent, les mêmes débats intérieurs s’animent, et la même soif d’Asimov se répand petit à petit dans mon esprit de lecteur.

Résumé :

     Susan Calvin est une vieille femme au regard glacial, dont le sourire tient de l’hypothèse non-vérifiée, et qui a passé l’essentiel de son existence à confronter son intelligence à la problématique naissante des machines pensantes. Robopsychologue de renom, elle consacre sa vie à étudier le fameux cerveau positronnique et le comportement robotique conditionné par trois lois fondamentales :

Première Loi : un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

Deuxième Loi : un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.

Troisième Loi : un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

     Un journaliste de l’Interplanetary Press obtient un entretien avec le Dr Calvin afin de produire un article retraçant l’histoire de la robotique à travers le point de vue d’une de ses plus éminente actrices. Elle accepte donc de raconter plusieurs anecdotes, chacune mettant en scène une problématique ayant menacé l’expansion de la robotique dans les sociétés humaines.

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À chaud :

     Ce premier tome du Cycle des robots est donc un recueil de nouvelles, chacune étant introduite par un journaliste, après une brève discussion avec le Dr Calvin. La narration devient ensuite une version romancée de l’entretien avec elle. La grandeur de cet ouvrage tient essentiellement à l’apparente perfection des trois lois fondamentales, et à la facilité avec laquelle Asimov met en scène les anecdotes prouvant la faillibilité d’une création humaine, si sophistiquée soit-elle.

     Dans sa préface, Asimov raconte l’histoire de Mary Shelley et de son Frankenstein, afin de trancher avec une tradition qui voudrait systématiquement faire de la créature de l’homme une menace, une entité vouée à se retourner contre son créateur s’étant aventuré en un domaine interdit. Cette conception lasse Asimov, qui conçoit alors ses Trois Lois et crée ainsi des robots dociles, bienveillants, intelligents et dont les éventuels dysfonctionnements sont l’œuvre de la sottise humaine, de l’emportement émotionnel des maîtres face à leurs serviteurs, ou encore l’énonciation d’ordres contradictoires ou de circonstances déséquilibrant les injonctions des trois lois.

     Dans ce recueil, point de complot pour dominer les humains. Point de viles machinations pour asservir nos fragiles carcasses organiques, pas même l’ombre d’une révolte organisée. On y trouve plutôt une recherche, souvent menée par le Dr Calvin ou par l’excellent duo de testeurs Gregory Powell et Michael Donovan – Greg et Mike -, recherche visant à isoler l’erreur humaine ou le raisonnement logique ayant conduit un robot à dévier de son comportement habituel. Bien que les robots d’Asimov aient un petit quelque chose d’effrayant tant ils paraissent puissants et potentiellement supérieurs, c’est toujours un regard emprunt d’une forme d’amour que l’on pose sur eux, en particulier à travers le personnage de Susan Calvin, dont il est plusieurs fois répété, souvent par elle-même, qu’elle préfère les robots aux humains. Les robots d’Asimov ne sont pas une création monstrueuse d’une société déséquilibrée, tourmentée par d’obscurs impératifs égocentriques. Au contraire, on découvre une humanité apaisée dont les robots seraient la progéniture désirée, et ce premier tome du cycle une narration de parents – Dr Calvin, Greg et Mike… – accompagnant leurs enfants vers l’épanouissement.

     Le style du recueil a, forcément, un petit peu vieilli. Il est assez drôle de comparer les anticipations formidables d’Asimov concernant la robotique, certaines inventions comme le visiophone, l’exploitation de l’énergie solaire, avec des éléments aujourd’hui tout à fait archaïques. Rappelons que les nouvelles se situent dans un temps situé entre les années 2000 et 2040. Aussi, je n’ai pu réprimer un sourire lorsqu’au milieu d’un débat enflammé sur les implications d’une baisse de la priorité de la Première Loi sur les deux autres, on comparait l’attitude prostrée du Dr Calvin à un «poteau télégraphique». Ou encore lorsque l’auteur décrit comment le monde a évolué vers une disparition des nations au profit de vastes régions unies, en mentionnant comment l’une d’elle était formée d’une Union Soviétique jamais ébranlée par un quelconque effondrement. Autant de petites touches vieillotes qui ajoutent du charme à la lecture d’autant qu’elles n’entachent en rien la richesse de la réflexion.

     Pour terminer, j’aimerais parler un peu du style en lui-même. S’il s’agit indéniablement de Science-Fiction pure et dure, ce tome 1 du Cycle des robots est construit comme une succession d’enquêtes qui rappellent sans peine les investigations du célèbre personnage de Conan Doyle : Sherlock Holmes. En effet, chaque nouvelle – ou presque – est centrée autour d’une énigme, généralement un comportement robotique incohérent et apparemment inexplicable. Les protagonistes oscillent alors entre attribuer un comportement humain – et donc manipulateur, malveillant, dangereux – à un robot, ou bien considérer ce dysfonctionnement comme résultant d’une suite logique d’événements qu’il convient de remonter avec rigueur pour découvrir la source du problème. Il en résulte un dynamisme certain, un suspens modéré mais suffisamment prenant, et les nouvelles s’enchaînent assez vite, allant à l’essentiel en conservant un juste équilibre entre réflexion sur la robotique et résolution de l’intrigue. Légère frustration, la seule, pour ainsi dire : les dialogues et les réactions – humaines. Je n’ai pas su dire si elles étaient conçues ainsi à dessein, ou si elles reflètent un intérêt moindre de l’auteur. Toujours est-il que les robots ont généralement des descriptions d’attitudes et d’expressions extrêmement crédibles et cohérentes, tandis que les humains sont souvent en proie à des bouffées de colère, une expression corporelle et une gestuelle brutales et impulsives qu’on a du mal à suivre et à admettre.

     Voilà donc pour ce premier tome. Je précise (un peu tard ?) que je lis la nouvelle édition J’ai Lu de 2012, que je ne suis pas vraiment au fait des ordres de lecture/publication, ni de la chronologie générale de l’œuvre d’Asimov, en bref, je ne suis pas un puriste. Mais je vais continuer ce cycle, et probablement enchaîner avec le suivant, le cycle de Fondation. En attendant, je vous conseille sans hésiter ce livre : la science fiction n’y est pas trop agressive pour ceux qui n’y sont pas habitués, la narration est fluide quoique certaines descriptions et ellipses nécessitent de rester attentif, et le découpage en courtes nouvelles permet de se poser entre chacune pour y réfléchir. En bref un livre très agréable à lire et intelligent, aucune raison de ne pas s’y essayer !

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Une réflexion sur “Le cycle des robots I : Les robots, d’Isaac Asimov

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