Faire un petit pas en dehors de sa zone de confort, et se laisser submerger. Je pense difficilement pouvoir faire une introduction qui mette mieux les choses en perspective après cette lecture.

Résumé :

     Scout est une enfant du village de Maycomb, en Alabama. Nous sommes dans les années 30, elle a six ans. Son frère, Jem, son aîné de quatre ans, l’accompagne dans leurs jeux, leurs aventures d’enfants, leur découverte du village à travers un regard de moins en moins innocent.

     Atticus Finch, leur père, est un vieil homme veuf, un avocat renommé dans tout le comté, et un père qui, bien que distant, n’a autre chose à cœur que de former ses enfants à comprendre le monde qui les entoure.

     Scout et Jem mène leur vie d’enfant, fasciné par le mystère que représente Boo Radley, un voisin aussi discret qu’inaccessible, un fantôme qui alimente les jeux et les rêves des deux enfants Finch. Cette tranquille insouciance se trouve néanmoins mise à mal quand leur père doit se charger de la défense d’un homme noir, attisant les médisances et la colère dans tout Maycomb…

OiseauMoque

À chaud :

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est avant tout un subtil roman d’initiation. On n’y trouve pas de protagoniste qui se métamorphose complètement après moult épreuves spectaculaires, aucun héroïsme unanimement admiré et célébré dans un final en apothéose. Non, et pourtant, ce sont bien des épreuves écrasantes auxquelles font face les protagonistes, et l’héroïsme des personnages est autrement plus admirable que dans tout ce qu’il m’a été donné de lire depuis bien longtemps. Roman d’initiation donc, en ce qu’il se déroule sur près de trois années, narré à travers le point de vue de Scout, fillette de six ans, et qui évolue tranquillement, par une subtile accumulation de micro-changements, imperceptibles au jour le jour ni de chapitre en chapitre. L’auteur y maîtrise la lente et implacable transformation de son personnage principal, comme si elle décomptait elle-même le temps, grain de sable par grain de sable.

     Le spectre des événements du roman s’étend de la plus juvénile bagarre entre frère et sœur, de l’affrontement entre l’effrontée Scout et sa rigide tante Alexandra… Jusqu’à des conflits entre élèves sur la valeur de leurs parents respectifs, au combat d’un homme droit pour le respect et avant tout l’affirmation de l’humanité d’une population à peine émancipée et encore embourbée dans la haine et le mépris de leurs alter ego blancs. Cette myriade d’intrigues exposée par les yeux d’un enfant avec cette touche de confusion dans la chronologie permet de porter sur tout cela un regard cher à l’auteur comme à Atticus Finch : l’innocence.

«Tu n’es pas sensible, c’est seulement que ça t’écœure, c’est ça ?»

     Lire ce roman en 2016 permet de ressentir cet écœurement ; de sentir peser sur la population noire de tels préjugés, une telle propension à les accuser de tout. Cette facilité de les pointer du doigt pour les accuser du moindre mal, par seul principe qu’ils sont différents. Le roman explore les nombreuses facettes de cette attitude. On la trouve même résumée dans la bouche de Jem lorsqu’il pense, du haut de ses treize ans, avoir cerné les gens du comté de Maycomb : il y a les honnêtes gens, les gens un peu beauf, les déchets de la société, et les noirs. Et chaque caste méprise celle d’en dessous. C’est plus compliqué que ça, mais c’est aussi comme ça, malgré tout, que fonctionne la petite société de Maycomb, au grand dam, pour différentes raisons, d’Atticus, de Miss Maudie, de Scout et de Jem. Et la finesse du roman, en offrant le point de vue d’un enfant, est de mêler deux choses à la fois complémentaires et contradictoires : l’innocence bienveillante, et l’éducation, reflet des convictions de la famille, de la société. Scout est touchante parce qu’elle vit les choses à fleur de peau, et réfléchit de tout ce que lui permet son petit être. Souvent, elle ne formule pas clairement les réponses aux nombreuses questions qui l’animent, mais réagit : elle se bat, s’offusque brutalement, se met à pleurer. Rien de facile dans ces recours, toujours l’intelligence de rendre ces réactions organiques, naturelles, cohérentes. On est en perpétuelle empathie avec cette enfant qui se trouve bouleversée par des choses qui aujourd’hui nous semblent évidemment aberrantes, mais qui il y a encore quelques décennies étaient constitutives de la société. C’est la capacité de rendre compte des deux faces de cette pièce qui donne son caractère percutant au roman, qui nous remue jusque dans les recoins de notre être.

«Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter.»

     Un autre résumé parfait (quoique incomplet) de l’œuvre. Harper Lee nous offre une cristallisation de la droiture, de l’honneur, du courage et de la bonté en la personne d’Atticus Finch. J’ai plusieurs fois eu les larmes aux yeux à la lecture de l’oiseau moqueur (pardonnez, mais le titre est outrageusement long et je pense que vous avez compris de quoi on parle ici), et chaque fois ou presque, Atticus en était la cause. Parce que mon cœur se serrait de concevoir, par les mots de l’auteur, une personne si exemplaire et si absente de mon existence. Qui a la chance de connaître dans sa vie un Atticus Finch ? Il est plusieurs fois dit de lui que la communauté reconnaît sa valeur, et notamment sa capacité à se charger des besognes que personne d’autre n’accomplirait. À quel point est-ce triste ! Et pourtant vrai… Atticus nous offre la vision d’un homme incapable de se laisser aller à rien de moins que le meilleur. Un être conscient des travers de l’homme, mais doué de l’empathie nécessaire pour comprendre que si chaque homme a ses responsabilités, il pèse aussi sur lui d’innombrables codes – société, famille, tradition, effets de masse… Atticus n’espère pas voir un changement de son vivant, il sait qu’un temps démesuré sera nécessaire, mais il sait également que c’est l’action des hommes, inlassable, animée des meilleures intentions et d’une raison sereine, et inébranlable génération après génération, qui amènera un monde meilleur. Il n’est qu’un pion, qu’une goutte d’eau dans l’océan, et accomplira néanmoins ce qu’il estime être son devoir avec la certitude qu’aucun autre mode de vie ne peut l’autoriser à espérer un meilleur avenir pour ses enfants, ses descendants.

     Et enfin, c’est peut être ça qui m’a le plus déçu. Ou devrais-je dire, la seule chose qui m’a déçu. Quelque chose que je n’ai senti qu’en refermant le livre, qui m’a fait me dire « avec ça, le livre aurait été parfait »… La galerie de personnage est riche, on y trouve un médecin rigolard et optimiste, une tante acariâtre mais tourmentée entre le devoir des apparences et la bienveillance masquée envers sa famille, un voisin si secret qu’il en devient mystique, un mauvais homme sans une once de lumière en lui, et Atticus, le hérault de la loi et de l’égalité. Très bien. Parmi les personnages « bons », ceux dont la morale est exemplaire, fondée sur des valeurs humanistes, on compte également Miss Maudie, Jem et Scout bien qu’ils soient encore jeunes… Malheureusement, au terme de ce roman qui aborde de manière quasi frontale la ségrégation et la discrimination envers les noirs, où sont ces derniers ? Et surtout quel rôle ? Je sais bien que l’époque était telle et le roman étant un tantinet historique, placer un ersatz de Rosa Parks aurait pu sembler appuyer grossièrement sur le pathos. Mais Atticus Finch n’est ni un révolutionnaire, ni un héros flamboyant. C’est un vieil homme à la fois désabusé et enraciné dans un idéal de justice. Nombre de ses interventions sont édifiantes et pourraient devenir des maximes pour conduire nos vies. Pourquoi n’avoir pas une telle force, une telle voix à un personnage noir ? Les occasions ne manquaient pas, les personnages ne manquaient pas. Et en définitive, certes, ce roman est progressiste, et tout en tenant compte des traditions du sud américain, il appelle désespérément à une évolution des mentalités. Mais les noirs n’y tiennent qu’une place de gentil serviteur ou d’innocente victime, ou encore d’émeutiers en colère. Soit, c’était peut être la norme en ce temps. Mais vraiment, j’aurais aimé entendre le genre de discours d’Atticus dans la bouche de Tom Robinson, cette force tranquille, cette résignation dans la défaite à viser la victoire totale. Le roman n’en aurait eu que plus de justesse et de puissance.

Et donc ?

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman merveilleux. Il dégage une fraîcheur et un humour léger qui vous tirera immanquablement le coin des lèvres au gré des pages. C’est aussi une histoire émouvante, vue à travers le regard d’une enfant à qui échappent les subtilités (certaines en tout cas) absurdes de la vie d’adulte. C’est une photo d’une époque sombre et tragique, pas si lointaine, pas si différente de la notre. Pas assez différente, pas encore. C’est une histoire aux enjeux à la fois locaux et banals par le nombre d’affaires similaires et qui ont jalonné notre Histoire, mais si représentative de l’écœurement viscéral que suscite l’injustice raciale que les larmes vous viendront aisément. Enfin, c’est un roman d’espoir. Non pas d’espoir vain et passif : « allez, ça ira mieux, ça finira par aller mieux », mais plus de cet espoir dur et éreintant, de cette foi en la droiture morale, de cette croyance fragile que l’ont peut légitimement espérer le meilleur en devenant soi-même parangon de valeurs justes et raisonnées. C’est un roman qui prône avec une douceur ferme le pouvoir de la curiosité, de l’empathie et de la culture. Si ce n’est déjà fait, lisez donc cet unique roman magistral qu’est Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Faites-le lire à vos enfants, lisez-le, relisez-le. Soyez chacun un Atticus que l’on regardera avec admiration, et les choses iront mieux. C’est la promesse d’Harper Lee, et rien que pour ça, le genre humain peut l’en remercier.

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