Robert Heinlein, George Orwell, Aldous Huxley, Franck Pavloff dans une certaine mesure… Et Robert Silverberg maintenant, qui rejoint mon petit peloton d’auteurs qui en quelques pages vous brossent un tableau si effroyable, et si effroyablement pertinent, que le sommeil vous quitte pour quelques temps. Pas d’horreur ni d’épouvante ici – encore que – mais bel et bien un questionnement puissant sur l’humanité, et sur la destination vers laquelle nous tournons nos pas.

Résumé :

     Le XXème siècle a été le théâtre du chaos le plus extrême. Les crises climatiques, militaires, économiques ont ébranlé puis mis à bas nos sociétés. La surpopulation a atteint des seuils de plus en plus critiques, à tel point que l’humanité s’est vue contrainte de se réorganiser radicalement.

     Nous voici en 2380, et la paix est revenue. La population mondiale avoisine les 75 milliards d’individus. L’humanité a abandonné la terre ferme pour se retrancher dans des tours hautes de trois kilomètres où cohabitent près d’un million d’habitants : les monades urbaines.

     La vie y est dictée selon plusieurs impératifs : abolition de la vie privée, de l’intimité et de la pudeur, de la jalousie, de la propriété. La natalité et la reproduction sont devenues les nouveaux idéaux : croître, croître toujours plus, la plus sacrée des fins. Liberté sexuelle absolue. Réduction de la frustration. Utilisation banalisée de psychotropes puissants.

     Une existence paisible, organique, humaine, sereine et heureuse. La plupart du temps. Car certains – un sociologue venu de la colonie de Vénus, un historien passionné des mœurs du XXème siècle, un électricien rêvant de visiter le monde extérieur -, écrasés par le carcan de la société, montrent les signes d’un flétrissement de ce modèle de perfection. Car dans un monde clos où vivre ensemble sans barrière est la norme, le moindre comportement asocial est une pathologie sanctionnée par la mort…

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À chaud :

     Alors, par où commencer ? Les monades urbaines est un roman qui nous présente un futur relativement proche et atteignable, et une société bien moins hostile et détestable (à première vue) que celle, par exemple, de 1984. Le roman est très court, organisé en plusieurs chapitres, chacun narrant une tranche de la vie d’un habitant de la monade 116. Ces différents récits s’entrecroisent, et s’enchaînent de manière chronologique. L’écriture est légère, fluide, retranscrit particulièrement bien les errances intérieures des personnages, leurs tourments, leurs rêves, leur auto-persuasion souvent. On chemine dans la monade 116 selon un parcours bien précis : d’abord l’arrivée d’un sociocomputeur (un genre de sociologue) complètement étranger à la monade. Occasion pour le lecteur d’être introduit aux grandes lignes de cette société. Puis, on découvre des personnages aux fonctions et statuts différents, nous permettant ainsi de nous faire rapidement une idée précise de la vie dans la monade 116.

     L’alternance des personnages nous amène à comprendre la monade de l’intérieur : comment elle se justifie (un processus que traitait déjà Étoiles, garde-à-vous !), et comment ses habitants en font l’expérience, à quel point ils sont satisfaits de leur vie. Et puis, petit à petit, on s’éloigne de cet idéal, de cette perfection accomplie pour découvrir où et pourquoi le verni se craquelle. Quelles pressions pèsent sur les individus, quels manques infinis la monade leur impose-t-elle. Ainsi, la jalousie ressurgit-elle par endroit, plongeant les victimes de cette émotion archaïque dans un tourment destructeur. D’autres aspirent à l’extérieur : quoi que la vie ait de merveilleux dans la monade, les vitres de cette tour vertigineuse donne toujours à voir un monde vaste et à jamais inaccessible. Comment ne pas y être sensible ? Comment ne pas souffrir de cet espace à perte de vue quand on vit entassé dans un immeuble clos ? Et puis, malgré une apparente égalité, la structuration même du bâtiment et l’attribution de logements dépend d’une hiérarchie sociale très figée. Au sommet, les élites et leurs appartements aux nombreuses pièces, quand au pied de la tour, les familles s’entassent, toujours plus nombreuses…

     C’est un autre élément assez dérangeant de ce livre : on nous dépeint d’abord un monde parfait, libre, et paisible. La liberté sexuelle est totale, cristallisée dans une coutume : les promenades nocturnes. La nuit, chaque individu peut errer dans les étages pour pénétrer dans d’autres logements à la recherche d’amants, amantes. C’est tout à fait naturel. Mais ce qui apparaît, ce qui nous est présenté comme une liberté totale est une véritable privation directement liée à la vie dans une communauté cloisonnée. En effet, se refuser à quelqu’un, sexuellement, est un crime passible d’une peine allant de la reprogrammation mentale à la mort pure et simple. Il n’est jamais fait mention de viol dans une monade, et on n’y découvre aucun rapport non consenti, pour la simple raison que le refus est impensable (il ne peut littéralement pas être envisagé comme une possibilité). La sexualité joue deux rôle : apaiser les esprits en neutralisant la frustration, et se reproduire. Procréer est devenu l’idéal moral, religieux et politique de chaque individu. Dans ces conditions, la propriété de son propre corps est tout simplement abolie, et c’est à partir de ce constat que le monde idyllique se morcelle pour le lecteur. Ajoutons à cela une sexualité pratiquée dès que possible, c’est-à-dire aux alentours de douze ans, et le malaise saisit cette fois à la gorge pour ne plus lâcher.

     Encore une fois, la finesse de ce roman est de nous montrer une société qui semble parfaite, vue de l’intérieure, en reléguant loin à l’arrière plan les bouts de scotch qui maintiennent l’ensemble intact. La verticalité, remède à la surpopulation, apparaît comme une solution parfaite. Or, ce que nous montre discrètement l’auteur, c’est que ça ne fonctionne qu’à un prix terrible : usages massifs de drogues et euphorisants (notamment le déconsciant, un produit qui retire ses pensées au consommateur), dépossession de son corps pour garantir un plaisir sexuel à tous, tout le temps. La monade, cette ruche massive de 3km de haut est en réalité une structure si fragile que la moindre incartade de la part d’un individu lui vaut une exclusion permanente, direction les fours qui permettront de reconvertir son corps en énergie pour alimenter la monade. En bref, sous couvert de liberté, la vie dans une monade est bornée par des impératifs de survie si stricts que l’individu se retrouve broyé, digéré et recraché dans un moule duquel il n’a aucun espoir de s’échapper.

Et donc ?

     Les monades urbaines de Robert Silverberg est un incontournable pour les férus de science fiction et notamment pour ce type de SF qui nous implore de réfléchir à notre monde en songeant deux minutes à ce vers quoi il se dirige. Évidemment, nous ne vivrons probablement jamais à 75 milliards dans des tours gigantesques. Mais Silverberg nous interroge sur ce que nous sommes prêts à abandonner pour survivre, et pourquoi la question « comment bien vivre ? » peut rapidement se transformer en un mantra tel que « nous vivons ainsi parce que c’est la seule solution », excluant tout questionnement, toute imagination, et tout changement.

     À noter, tout de même, que si la lecture est agréable dans sa forme et intelligente dans son contenu, la place de la sexualité et le fait qu’elle concerne des individus parfois extrêmement jeunes peut être déplaisante. Il n’y a là aucune apologie, simplement la description d’une dérive détestable, mais de fait, certains passages sont pour le moins écœurants. À garder à l’esprit avant de se lancer dans cette lecture !

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