Wild Cards, de George R.R. Martin

Wild Cards, de George R.R. Martin

     L’auteur qui m’a fait renouer avec les bouquins, en me faisant dévorer en quelques mois l’essentiel du Trône de fer. J’en attendais beaucoup, d’autant qu’on me l’avait extrêmement bien vendu ; malheureusement, Wild cards est une sacrée déception. Je vais aller me lire une anthologie des X-men, pour récupérer.

Résumé :

     1946, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Manhattan. La population en revient à une vie paisible, lorsque des extraterrestres font irruption sur le monde, armés d’un virus. Celui-ci est récupéré par des bandits, puis lâché sur la ville.

     Les effets se font sentir rapidement : la grande majorité des victimes meurt dans d’atroces souffrances ; pour les rescapés, la vie est à peine souhaitable puisqu’ils se transforment pour devenir monstrueusement difformes.

     Seule une faible minorité s’en tire, dorénavant dotée de pouvoirs spectaculaires. S’en suit alors une période d’adaptation de la société, où, cartes en mains, chacun essaie de tirer son épingle du jeu.

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À chaud :

     La lecture de ce pavé a été longue, laborieuse, et dénuée de surprise et de plaisir. Je l’ai terminé parce que je l’ai lu par petits bouts, comme on grignote un plat indigeste en espérant finir par arriver au dessert. Dessert qui, hélàs, n’est pas compris dans ce plat unique sans grande saveur.

     Bon globalement, le résumé, la mise en place, l’univers, en bref, les prémisses sont plutôt encourageantes. Mais c’est tout. C’est une jolie vitrine, une jolie idée, qui n’est en fait qu’un prétexte. Un rapide tour sur Wikipedia pour voir un peu les dates d’écritures et l’histoire du projet permet de découvrir que l’idée de ce recueil est née de joueurs de jeu de rôle, et que l’invention du virus n’était en fait qu’une manière de justifier l’apparition simultanée de nombreux pouvoirs dans la société.

     Parce que concrètement, le virus, on en parle au tout début pour comprendre comment il se répand, et ensuite on ne fait que le mentionner pour faire joli. Est-ce que ça a touché tous les États-Unis ? Le monde entier ? Une réduction de 90% de la population mondiale, ou de 90% de la population de Manhattan, c’est pas pareil… Et pourtant on ne répond pas à la question. Il est mentionné dans les annexes que le monde entier a été touché sur environ trois décennies, mais on s’en fout, c’est pas ça qui nous intéresse !

     Non, ce qui est cool, ce sont les pouvoirs. Et puis les États-Unis. C’est vrai, le reste du monde est si insipide. Donc les pouvoirs des super-héros, aux États-Unis. Voilà, on a fait le tour ! Sans déconner, l’Histoire n’est pas impactée par ce virus : poursuite des nazis après la guerre, chasse aux sorcières sous MacCarthy (on chasse les infectés en les accusant de communisme), période hippie, enchaînement des présidents américains, tout se passe comme si le virus n’avait jamais vraiment frappé. Sauf qu’on nous parle des Jokers, les malchanceuses victimes, comme d’une nouvelle minorité qui remplace les Noirs. Voilà…

     Parce que, quand même, on parle d’un virus extra-terrestre. Et un des personnages principaux et récurrents EST un extra-terrestres : mais non, en fait tout le monde s’en fiche. Il y a de la vie ailleurs, des êtres humains ailleurs, mais bon, c’est pas si important. En fait, la lecture de ce recueil est entravée par deux dynamiques qui s’annulent mutuellement : le côté spectaculaire/incroyable/catastrophique du virus, et d’un autre côté le manque flagrant de conséquences. C’est en fait un gros pétard mouillé, et à peu près aussi passionnant à découvrir qu’un trombonne qu’on retrouve sous un tas de paperasse en rangeant son bureau.

     Je terminerai juste avec les Jokers (en opposition aux As qui eux ont vraiment du bol d’avoir une belle gueule et des pouvoirs super chouettes). Le roman n’en présente pas un seul. On suit exclusivement des As, et quelques humains (au moins un je crois) normaux. Les Jokers sont toujours montrés comme ayant une vie vraiment intéressante : ils se battent pour leurs droits, s’organisent en tant que minorité exclue pour survivre. Ce ne sont plus vraiment des humains, ils sont réellement différents, rarement pour le meilleur. Bref, et on a pas un seul personnage principal Joker, pas une seule nouvelle parmis les quinze qui traite spécifiquement de Jokers autrement qu’en victimes, méchants, ou figurants d’un mouvement social qui permettent de brosser une fresque socio-historique en les substituant sans vergogne aux Noirs. Le parallèle est même assez dérangeant, puisqu’en gros, toute l’Histoire est inchangée, sauf les mouvements pour les droits des Noirs qui sont juste remplacés par ceux pour les droits des Jokers. C’est vrai, ça pour le coup c’est pareil, c’est interchangeable.

Et donc ?

     Et donc, par pitié, abstenez-vous. Je sais que le recueil date de 30 ans quasiment, mais en terme d’ouverture sur le monde et sur autrui, c’est moyen-âgeux. Les femmes, les Noirs, les handicapés, tout le monde prend cher dans cette apologie du super-héros américain. Aucune saveur, aucune réflexion, aucune originalité, les auteurs se sont tirés eux-même dans le pied en prenant comme idée de départ pour leur uchronie un pur prétexte qu’ils n’exploitent pas plus de 3 pages. Ce recueil est fait par des amis autour d’une table de jeu de rôle, et pour ces mêmes personnes, amis, autour d’une table de jeu de rôle. Si vous voulez de bonnes histoires de super-héros, allez plutôt vous chercher un bon comics, mais épargnez-vous Wild Cards.

En ce moment n°2 : Joe Abercrombie

En ce moment n°2 : Joe Abercrombie

     Après un paquet de SF et quelques polars, retour aux premières amoures avec un monument de la Fantasy : Premier sang, le premier tome de la trilogie La Première Loi de Joe Abercrombie. Mon auteur préféré dans le genre, une saga complètement folle, des personnages captivants, organiques, cohérents, de véritables héros aux antipodes des clichés habituels, et un sens moral malmené à longueur de chapitres. Trois pavés de 700 pages qui se dévorent avec plaisir, suivis de trois stand-alone tout aussi géniaux. Que demander de plus ?

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     Je chroniquerai cette trilogie dans le cadre d’une (re)lecture commune sur Livraddict.com, pour ceux que ça intéressent et qui souhaiteraient s’y joindre, vous pouvez aller jeter un œil ici (lien subtilement dissimulé dans du texte).

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À venir prochainement :

  • Gueule de truie, de Justine Niogret
  • Les hommes protégés, de Robert Merle
  • L’écume des jours, de Boris Vian
  • Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir
  • Wild Cards, de G.R.R. Martin
  • Les lames du cardinal, de Pierre Pevel
  • L’enfant invisible, de Cornelia Read
  • Half a king, de Joe Abercrombie
  • Cannibale, de Didier Daeninckx
  • Le cycle des robots, d’Isaac Asimov

Les monades urbaines, de Robert Silverberg

Les monades urbaines, de Robert Silverberg

     Robert Heinlein, George Orwell, Aldous Huxley, Franck Pavloff dans une certaine mesure… Et Robert Silverberg maintenant, qui rejoint mon petit peloton d’auteurs qui en quelques pages vous brossent un tableau si effroyable, et si effroyablement pertinent, que le sommeil vous quitte pour quelques temps. Pas d’horreur ni d’épouvante ici – encore que – mais bel et bien un questionnement puissant sur l’humanité, et sur la destination vers laquelle nous tournons nos pas.

Résumé :

     Le XXème siècle a été le théâtre du chaos le plus extrême. Les crises climatiques, militaires, économiques ont ébranlé puis mis à bas nos sociétés. La surpopulation a atteint des seuils de plus en plus critiques, à tel point que l’humanité s’est vue contrainte de se réorganiser radicalement.

     Nous voici en 2380, et la paix est revenue. La population mondiale avoisine les 75 milliards d’individus. L’humanité a abandonné la terre ferme pour se retrancher dans des tours hautes de trois kilomètres où cohabitent près d’un million d’habitants : les monades urbaines.

     La vie y est dictée selon plusieurs impératifs : abolition de la vie privée, de l’intimité et de la pudeur, de la jalousie, de la propriété. La natalité et la reproduction sont devenues les nouveaux idéaux : croître, croître toujours plus, la plus sacrée des fins. Liberté sexuelle absolue. Réduction de la frustration. Utilisation banalisée de psychotropes puissants.

     Une existence paisible, organique, humaine, sereine et heureuse. La plupart du temps. Car certains – un sociologue venu de la colonie de Vénus, un historien passionné des mœurs du XXème siècle, un électricien rêvant de visiter le monde extérieur -, écrasés par le carcan de la société, montrent les signes d’un flétrissement de ce modèle de perfection. Car dans un monde clos où vivre ensemble sans barrière est la norme, le moindre comportement asocial est une pathologie sanctionnée par la mort…

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À chaud :

     Alors, par où commencer ? Les monades urbaines est un roman qui nous présente un futur relativement proche et atteignable, et une société bien moins hostile et détestable (à première vue) que celle, par exemple, de 1984. Le roman est très court, organisé en plusieurs chapitres, chacun narrant une tranche de la vie d’un habitant de la monade 116. Ces différents récits s’entrecroisent, et s’enchaînent de manière chronologique. L’écriture est légère, fluide, retranscrit particulièrement bien les errances intérieures des personnages, leurs tourments, leurs rêves, leur auto-persuasion souvent. On chemine dans la monade 116 selon un parcours bien précis : d’abord l’arrivée d’un sociocomputeur (un genre de sociologue) complètement étranger à la monade. Occasion pour le lecteur d’être introduit aux grandes lignes de cette société. Puis, on découvre des personnages aux fonctions et statuts différents, nous permettant ainsi de nous faire rapidement une idée précise de la vie dans la monade 116.

     L’alternance des personnages nous amène à comprendre la monade de l’intérieur : comment elle se justifie (un processus que traitait déjà Étoiles, garde-à-vous !), et comment ses habitants en font l’expérience, à quel point ils sont satisfaits de leur vie. Et puis, petit à petit, on s’éloigne de cet idéal, de cette perfection accomplie pour découvrir où et pourquoi le verni se craquelle. Quelles pressions pèsent sur les individus, quels manques infinis la monade leur impose-t-elle. Ainsi, la jalousie ressurgit-elle par endroit, plongeant les victimes de cette émotion archaïque dans un tourment destructeur. D’autres aspirent à l’extérieur : quoi que la vie ait de merveilleux dans la monade, les vitres de cette tour vertigineuse donne toujours à voir un monde vaste et à jamais inaccessible. Comment ne pas y être sensible ? Comment ne pas souffrir de cet espace à perte de vue quand on vit entassé dans un immeuble clos ? Et puis, malgré une apparente égalité, la structuration même du bâtiment et l’attribution de logements dépend d’une hiérarchie sociale très figée. Au sommet, les élites et leurs appartements aux nombreuses pièces, quand au pied de la tour, les familles s’entassent, toujours plus nombreuses…

     C’est un autre élément assez dérangeant de ce livre : on nous dépeint d’abord un monde parfait, libre, et paisible. La liberté sexuelle est totale, cristallisée dans une coutume : les promenades nocturnes. La nuit, chaque individu peut errer dans les étages pour pénétrer dans d’autres logements à la recherche d’amants, amantes. C’est tout à fait naturel. Mais ce qui apparaît, ce qui nous est présenté comme une liberté totale est une véritable privation directement liée à la vie dans une communauté cloisonnée. En effet, se refuser à quelqu’un, sexuellement, est un crime passible d’une peine allant de la reprogrammation mentale à la mort pure et simple. Il n’est jamais fait mention de viol dans une monade, et on n’y découvre aucun rapport non consenti, pour la simple raison que le refus est impensable (il ne peut littéralement pas être envisagé comme une possibilité). La sexualité joue deux rôle : apaiser les esprits en neutralisant la frustration, et se reproduire. Procréer est devenu l’idéal moral, religieux et politique de chaque individu. Dans ces conditions, la propriété de son propre corps est tout simplement abolie, et c’est à partir de ce constat que le monde idyllique se morcelle pour le lecteur. Ajoutons à cela une sexualité pratiquée dès que possible, c’est-à-dire aux alentours de douze ans, et le malaise saisit cette fois à la gorge pour ne plus lâcher.

     Encore une fois, la finesse de ce roman est de nous montrer une société qui semble parfaite, vue de l’intérieure, en reléguant loin à l’arrière plan les bouts de scotch qui maintiennent l’ensemble intact. La verticalité, remède à la surpopulation, apparaît comme une solution parfaite. Or, ce que nous montre discrètement l’auteur, c’est que ça ne fonctionne qu’à un prix terrible : usages massifs de drogues et euphorisants (notamment le déconsciant, un produit qui retire ses pensées au consommateur), dépossession de son corps pour garantir un plaisir sexuel à tous, tout le temps. La monade, cette ruche massive de 3km de haut est en réalité une structure si fragile que la moindre incartade de la part d’un individu lui vaut une exclusion permanente, direction les fours qui permettront de reconvertir son corps en énergie pour alimenter la monade. En bref, sous couvert de liberté, la vie dans une monade est bornée par des impératifs de survie si stricts que l’individu se retrouve broyé, digéré et recraché dans un moule duquel il n’a aucun espoir de s’échapper.

Et donc ?

     Les monades urbaines de Robert Silverberg est un incontournable pour les férus de science fiction et notamment pour ce type de SF qui nous implore de réfléchir à notre monde en songeant deux minutes à ce vers quoi il se dirige. Évidemment, nous ne vivrons probablement jamais à 75 milliards dans des tours gigantesques. Mais Silverberg nous interroge sur ce que nous sommes prêts à abandonner pour survivre, et pourquoi la question « comment bien vivre ? » peut rapidement se transformer en un mantra tel que « nous vivons ainsi parce que c’est la seule solution », excluant tout questionnement, toute imagination, et tout changement.

     À noter, tout de même, que si la lecture est agréable dans sa forme et intelligente dans son contenu, la place de la sexualité et le fait qu’elle concerne des individus parfois extrêmement jeunes peut être déplaisante. Il n’y a là aucune apologie, simplement la description d’une dérive détestable, mais de fait, certains passages sont pour le moins écœurants. À garder à l’esprit avant de se lancer dans cette lecture !

Lecture du moment n°1

Lecture du moment n°1

     Même si mon lectorat n’est pour l’instant pas trop trop développé, j’ai remarqué que les onglets reçoivent peu de visite. Donc plutôt que de mettre continuellement à jour une page qui n’est pas lue, et pour gagner un peu en spontanéité dans la présentation, la page « Lecture en cours » deviendra un post à part entière. Histoire aussi de pouvoir garder trace d’une impression, de préjugés sur un bouquin avant la lecture, et de voir l’évolution une fois qu’il sera lu et chroniqué. Voili voilou, bonne lecture à tous !

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Les Monades Urbaines de Robert Silverberg

     On continue avec un Robert de la SF, cette fois-ci mon intérêt se porte sur les Monades urbaines de Robert Silverberg. Un roman qui traite, si j’ai bien compris, de la surpopulation, de la vie sur terre quand on aura passé le cap délicat des 75 milliards d’individus, et de la liberté sexuelle totale. Tout un programme !

À venir prochainement :

  • Gueule de truie, de Justine Niogret
  • Les hommes protégés, de Robert Merle
  • L’écume des jours, de Boris Vian
  • Mémoires d’une jeune fille rangée, de Simone de Beauvoir
  • Wild Cards, de G.R.R. Martin
  • Les lames du cardinal, de Pierre Pevel
  • L’enfant invisible, de Cornelia Read
  • Half a king, de Joe Abercrombie
  • Cannibale, de Didier Daeninckx
  • Le cycle des robots, d’Isaac Asimov

La liste s’allonge, vivement la fin des concours pour pouvoir s’atteler sérieusement à la raccourcir !

Étoiles, garde-à-vous ! de Robert A. Heinein

Étoiles, garde-à-vous ! de Robert A. Heinein

     J’ai vu Starship Troopers quand j’étais tout petit, et forcément je suis toujours un peu indulgent quand je le revois. Mais un jour ou l’autre, l’homme fait doit se confronter à une épreuve inéluctable : lire l’œuvre originale. Étoiles, garde-à-vous ! est l’œuvre de laquelle est tiré ce film à mi chemin entre le chef d’œuvre et le nanard. De la SF assez controversée, des extraterrestres effrayants, des héros bien badass; j’étais donc impatient de me frotter personnellement au bouquin qui avait engendré ce film.

Résumé :

(Et pour une fois, petit résumé en musique)

     Juan Rico est un jeune homme issu d’une famille aisée. Son avenir est tout tracé : Harvard, école de commerce, et reprise de la boîte familiale. Chouette projet, mais qui n’est pas du goût de notre protagoniste qui se verrait bien voyager à travers la galaxie, se former lui-même, bref, assouvir sa soif d’indépendance.

     L’alternative est offerte par la Fédération de la Terre, système où civils et citoyens s’opposent, les derniers jouissant de davantage de droits. Or, pour devenir citoyen, il faut effectuer un service fédéral d’une durée de deux ans (voire nettement plus) dans un des différents corps de l’armée de la Terre.

     Voici donc Rico, fraîchement engagé, découvrant le monde de l’armée, ses codes, ses enjeux, ses dangers. Il entre au camp Currie, et suit une formation intense et pénible jusqu’à être prêt à partir au combat contre, notamment, le terrible péril arachnide.

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À chaud :

     Étoiles, garde-à-vous ! est un roman écrit à la première personne, narré par Juan Rico. On a affaire à un parcours initiatique où le héros quitte un foyer douiller qui sera très vite détruit par une attaque arachnide, pour devenir un soldat accompli et un officier en devenir. Son évolution est bornée par la rencontre de plusieurs personnages, essentiellement des militaires, qui permettront de donner une voix à de fervents défenseurs du système politique en place. L’écriture est très fluide, très agréable à lire, et malgré les thèmes parfois techniques (armement de l’infanterie, juridiction du commandement…) le point de vue interne de Rico, qui découvre également les subtilités de cet environnement, permet de ne pas faire face à un bloc de descriptions abscondes. L’accent est plutôt mis sur la pédagogie de cette instruction militaire que reçoit le héros : on partage ses incompréhensions, son questionnement, ses doutes, mais on est également témoin de son évolution et de son adaptation. On perçoit, à travers les différents événements, comme de simple civil, Rico devient un véritable soldat, et donc un citoyen, au sens où l’entend le monde dans lequel il vit.

     Le roman de Heinlein a souvent été décrié pour être un pamphlet à la gloire de la puissance militaire, du patriotisme et des régimes autoritaires. Et de fait, le système politique dépeint tranche radicalement avec nos idéaux démocratiques, égalitaires et républicains. Mais, à vrai dire, pas tant que ça. S’il existe une véritable différence de traitement entre civil et citoyen, ceux qui s’engagent dans le Service fédéral sont généralement tous acceptés, à condition de se plier au système : femmes, handicapés, individus de toute ethnie. On y perçoit pas l’ombre d’un comportement raciste ou sexiste. Seul compte la dévotion et l’allégeance inconditionnelle à la Fédération.

     Le système de la Fédération repose sur un certain nombre de valeurs, dont la plus importante est la responsabilité à assumer en échange du pouvoir de la citoyenneté. C’est ce qui justifie l’engagement dans l’armée, la capacité à mettre sa vie en jeu pour la défense d’un intérêt supérieur. Sans entrer dans une étude très profonde de ce système, mes connaissances en politique et en morale n’étant pas de taille, je pense, à fournir un jugement très pertinent, je me contenterai de montrer ce que peut apporter la lecture de cet œuvre.

     Non, à mon sens, il ne s’agit pas d’un programme politique pour une société parfaite fondée autour de la valeur militaire. Oui, il s’agit d’un roman situé dans un monde où l’armée est arrivée au pouvoir et y est restée. Plusieurs passages du roman donnent la parole à des professeurs d’histoire, des officiers érudits, qui justifient par l’Histoire le fonctionnement actuel de leur société. En d’autres termes, le monde que nous découvrons est le fruit d’erreurs passées, et le système adopté est celui qui a permis de régler les problèmes, notamment du XXème siècle (le roman est publié en 1959). Ce que nous invite à faire l’auteur, c’est à interroger le système dans lequel nous vivons, et la manière dont il se justifie, dont il s’explique. Notre démocratie, française au hasard, ne fonctionne pas différemment : nous apprenons l’histoire de notre pays à l’école, histoire narrée comme un roman national, avec ses personnages principaux, ses péripéties et sa conclusion : notre cinquième république. Nous percevons notre système meilleur que les précédents, parce que nous en changeons lorsqu’ils ne répondent plus aux attentes de la société. Étoiles, garde-à-vous ! ne fonctionne pas différemment, et plutôt que de vanter la gloire d’une république militaire, il nous offre un regard sur la manière dont un système politique s’auto-justifie : par l’école, la formation de ses agents et la critique des systèmes précédents.

Et donc ?

     Étoiles, garde-à-vous ! est un très bon roman de science fiction. Il est léger dans sa forme, déroutant dans le monde qu’il propose et qui oscille entre une égalité qui se gagne et une ségrégation institutionnelle. C’est un roman que l’on peut relire aisément, d’abord pour le plaisir de suivre le personnage de Johnny Rico, ensuite évidemment pour dépecer les concepts de morale et de politique que l’auteur manie au gré de son intrigue. C’est à mon sens une véritable œuvre de science fiction puisqu’elle demeure intemporelle, n’a pratiquement pas vieilli depuis sa parution, et continue de poser des questions actuelles. L’histoire n’est pas très riche, on y trouve peu d’action, et l’ambiance militaire a forcément un côté aride en terme d’échange émotionnel (pas de romance notamment). Mais cette forme épurée de narration laisse la place à la réflexion, et permet d’interroger, en particulier, la manière dont les individus sont influencés, conditionnés pour adhérer au système dans lequel ils vivent. Une lecture édifiante, que je vous recommande sans hésiter.

     Un mot sur le film, Starship Troopers, qui est à mon sens une très bonne adaptation. Pas exempte de défauts, elle a néanmoins le mérite de mettre l’accent sur la place des médias dans le soutien et l’auto-justification d’un politique, d’un système. Le film a un peu plus vieilli que le livre, mais reste un plaisant nanard, intelligent et bourré d’une ironie à peine dissimulée.

L’épée de Darwin, de Dan Simmons

L’épée de Darwin, de Dan Simmons

Un bouquin de super-héros ! Un blockbuster avec un héros à mi-chemin entre Bruce Willis et Docteur House. Voilà voilà.

Résumé :

     Darwin Minor est un vétéran de la guerre du Vietnam, un surdoué de la physique et un expert en accidents de la route. Son travail, en compagnie de ses amis Lawrence et Trudy, consiste à analyser des accidents, principalement liés au transport, pour le compte de compagnies d’assurances.

     Embourbé dans une lassitude extrême face à la bêtise du genre humain, Dar (son surnom) règle chaque situation avec un professionnalisme et un génie inégalables. Et tandis que certaines affaires parmi les plus abracadabrantesques glissent sur lui comme si de rien n’était, un schéma se dessine dans la longue liste des accidents dont il s’occupe : celui de la simulation et de la fraude à l’assurance.

     Les choses s’emballent lorsque le docteur Darwin Minor est victime d’une tentative d’assassinat. Il croise alors la route de l’agent Sydney Olson, du FBI, et s’implique dans une enquête de très, très grande envergure.

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À chaud :

     Bon, soyons clair, j’ai détesté ce livre. Disons, je n’ai pas résisté aux quelques dosettes de suspens, ni à certaines anecdotes liées aux Darwin Awards, mais globalement, je suis soulagé de reposer ce livre. Je crois que je vais résumer ça en deux points qui fusionnent en un troisième, achevant de pourrir la lecture.

     Le premier problème, c’est le personnage principal. Darwin Minor est un surhomme. Littéralement : il obtient un diplôme de physique avancé à 19 ans, possède une vision supérieure à la moyenne, une mémoire photographique, une intelligence hors-norme, un sang froid inébranlable, une maîtrise de la conduite et du pilotage. Il est riche, possède plusieurs maisons, pas moins de 7 000 bouquins, plusieurs voitures, des œuvres d’art, un planeur, du matériel technologique de pointe… Il est héroïque, capable d’encaisser des blessures conséquentes sans en souffrir plus que ça, il est sage, adepte de philosophie antique, et enfin il est séduisant, réduisant à néant le professionnalisme de l’agent Olson. Bon, vous voyez le problème ? Darwin Minor n’a pas de défaut. Littéralement aucun. Il réussit tout ce qu’il entreprend parce que c’est un génie avec un super-ordinateur entre les oreilles. Les seuls échecs qu’il rencontre sont le pur fruit d’un hasard mal venu (je parle de l’auteur). Alors, à la rigueur, est-ce que c’est si grave ? Non, dans la mesure ou on peut tout à fait aimer ce genre de personne complètement incohérente (ne serait-ce que statistiquement, commettre deux-trois conneries c’est le minimum pour être vraisemblable dans un bouquin). Mais oui, quand même, oui c’est un problème quand il s’agit de s’identifier à un protagoniste. De s’inquiéter pour lui, d’avoir de l’espoir pour lui. Darwin Minor ne suscite aucune empathie : inutile de s’inquiéter pour lui, ce qu’il veut, il l’obtient ou l’a déjà. Et en vérité, on se fiche un peu de ce qu’il veut, parce qu’il est stoïcien, adepte de la philosophie spartiate, et que globalement il ne désire pas grand chose. Ah, et il n’a pas de famille, guère de proches, il est donc plutôt inatteignable et renfermé. Bref, un héros monolithique sans prise, froid et vraiment peu intéressant.

     Le deuxième problème, c’est l’écriture de Dan Simmons. En lisant ce livre, je me suis imaginé l’auteur découvrir la définition de «l’énumération», et se dire « grands dieux, c’est génial, je vais en mettre partout ! ». Non, sérieusement. Je pense que c’est un artifice pour rendre encore plus mécanique la pensée de Darwin Minor, mais peu importe, c’est excessif et pénible. Grosso merdo, pour vous résumer : toutes les deux pages, vous avez une description a) de voitures, b) d’armes à feu, c) d’équipement technologique, et indépendamment de ce dont on parle, l’auteur nous livre en lieu et place de littérature des passages de catalogues. On oscille ainsi entre la diarrhée d’informations inutiles et la surenchère de détails débiles. Par exemple, à un moment, on nous présente en détail le matériel disponible dans le petit QG de l’équipe du FBI, en passant par le distributeur d’eau, les imprimantes, la taille des écrans au cm près, le nombre de chaises et de tables. Mais ce n’est pas tout puisqu’en plus de savoir combien de téléphones sont présents dans la pièce, on apprend également que chacun possède six lignes simultanées. C’est à dire que non content de nous gaver d’informations sans intérêt, on enfonce le clou en s’attardant dessus, en nous précisant la nature et la structure d’un détail dont on souhaite seulement se passer, à l’avenir. Bon, c’est un exemple, personnellement c’est à partir de ce moment que je me suis rendu compte que ce que je pensais être une maladresse anodine mais désagréable allait en fait devenir un véritable cérémonial, à tel point qu’en devinant ces passages, en les sentant arriver avec la subtilité d’un troupeau de caribous au grand galop, je les ai tout simplement ignorés. D’autant qu’ils n’apportent strictement rien : la grande majorité de ces détails sont simplement cités, énumérés à la chaîne, sans avoir réellement d’impact sur le déroulement des événements. Je veux dire, les objets en question finissent par être utilisés, mais le détail à ce point poussif n’apporte strictement rien, si ce n’est dévoiler à quel point l’auteur s’est renseigné et documenté. Ce qui est ballot puisqu’il aurait tout aussi bien pu s’en priver.

     Bon et le dernier point, qui est le résultat d’un savant dosage entre un personnage inintéressant et d’une écriture digne d’un catalogue de Leroy Merlin, c’est une histoire qu’on vit de très, très loin. Le point de vue est souvent centré sur Darwin Minor, le personnage dont on se fiche de savoir ce qu’il fout au juste, surtout à partir du moment où l’on comprend que le mec est juste immortel et infaillible. C’est comme d’aller voir Mona Lisa au musée, et de revenir avec des clichés flous gâchés par une épaule de touriste en sueur au premier plan. Bon. Et quand on occulte le fait que le personnage principal ne nous plaît pas (à la rigueur, pourquoi pas), il nous reste une écriture si pesante que le flot de détails empêche littéralement de vivre l’histoire. C’est délicat de ressentir la pesanteur d’un suspens éreintant, quand on sort de cinq paragraphes sur l’équipement des G.I. américains pendant la guerre du Vietnam. Où l’on se demande à quel moment exactement est-ce que la litanie de matériel qu’on m’a imposé va se révéler vitale pour l’intrigue. Je n’ai jamais lu de livre où l’auteur semble à ce point résolu à flinguer son propre travail. Personne n’a relu son manuscrit ? Personne ne lui a dit « écoute Dan, c’est bien de se documenter, tout ça, mais là, tu devrais peut être juste… tu sais… Laisser pisser ». Je ne sais pas… Six cents pages, desquelles on peut retirer 50% de descriptions cataloguesques, les quelques anecdotes d’accidents rigolos qui sont en fait des copiés-collés de Darwin Awards vus et revus (franchement, sur des trucs aussi grotesques, est-ce que c’est pas dommage de ne pas nous avoir inventé des choses plus personnelles ?), il ne reste in fine qu’une intrigue  reléguée au rang de décor, dont l’enquête principale se résout pour ainsi dire toute seule (via des figurants) et en arrière plan.

Et donc ?

     J’avais vraiment bon espoir pour ce livre, d’autant plus après avoir lu Les Cantos d’Hyperion. Le personnage de Dar me faisait beaucoup penser à celui du Consul, d’ailleurs. Mais passé les premières pages, les premiers chapitres, on perçoit à travers les lignes du texte le maillage grossier de l’auteur : personnage sans défaut + anecdotes d’accidents + catalogue ultra technique. Bravo, Darwin Minor est effectivement le plus adapté à l’environnement de ce roman : plat, fastidieux, sans saveur.

     C’est vraiment dommage, parce que le titre suggérait de bonnes idées, du potentiel. Mais on se rend vite compte que le personnage de Darwin Minor tient seulement son nom pour caser une fois dans le roman la référence explicite aux Darwin Awards. Pas de réflexion, pas d’opposant digne de ce nom à Dar, pas d’enjeux, merci-bonsoir.

Moloch, de Thierry Jonquet

Moloch, de Thierry Jonquet

     Un thriller ancré dans Paris, une équipe de joyeux potos rigolards comme détectives de la police, une incursion dans les tribunaux et les hôpitaux, et en faisant un léger crochet par le monde de l’art. Ho, et la prostitution, la drogue, la maltraitance, le travail au noir, l’immigration, la guerre, la folie, la maladie et bien sûr, la mort.

Résumé :

     Rovère, Dimeglio, Choukroun et Dansel sont inspecteurs au 36, quai des Orfèvres. Leur quotidien se gorge d’affaires, toutes si sordides qu’elles en deviennent, tristement, assez banales. Mais ce matin-là, ils sont appelés à proximité d’un chantier près de Porte de la Chapelle, pour constater un crime qui laisse pantelant recrues comme vétérans.

     Plus au sud de Paris, à l’hôpital Trousseau, Françoise est infirmière dans un service pédiatrique. Elle côtoie des enfants, souvent en fin de vie, à longueur de journée. Rien que de très banal, encore une fois, malgré les tragédies qui rythment les heures passées au chevet des petits patients. Et puis, il y a Valérie, la fillette de huit ans. Opérée pour une tumeur au pancréas, elle continue de présenter des symptômes troublants, inexplicables si ce n’est… au vue d’une aggravation de son état.

     Enfin, il y a Charlie. Un paumé, un type qui ne demande plus rien à personne depuis qu’on lui a demandé d’aller faire un tour en enfer, dont il n’est pas vraiment revenu. Alors quand il peut s’occuper d’une fillette au moins aussi perdue que lui, il retrouve un semblant de sens à son existence délitée.

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À chaud :

     Moloch est un thriller profondément ancré dans Paris. Pour y avoir habité, chaque chapitre, chaque déplacement des personnages évoque des lieux bien précis : la rue de Belleville, le quartier des Pyrénées, la porte de Pantin, les marchés de Clignancourt… Le roman est un voyage dans Paris, dans ses quartiers touristiques et pimpants comme Saint Michel, mais aussi dans des endroits plus sombres, où l’apparat cède la place aux quotidiens des habitants.

     L’écriture de Thierry Jonquet est très agréable à lire. Une prose très pragmatique, relevée par ci par là de métaphores plus ou moins adaptées, et des dialogues oraux, crédibles et dynamiques. Le bouquin date de 98, donc forcément, le style a un peu vieilli et parfois la singerie (peut être honnête, qui sais) de la manière de parler des gens de banlieue ressemble un peu à la caricature qu’on faisait du «bon petit nègre» il y a cent ans. La ponctuation est souvent surjouée, à mon sens, la quantité de point d’exclamation m’a souvent poussé à imaginer les personnages s’indigner un peu outre-mesure étant donné les contextes. Mais ce sont là des détails, le principal se trouvant plutôt dans le flot constant et de qualité de l’écriture de Thierry Jonquet. Ça déconne un peu par moment, mais sur la longueur, le roman ne demande qu’à être lu.

     On y retrouve sa fidèle équipe, la même que dans les Orpailleurs. Des flics endurcis, lucides, qui essaient de garder la tête froide en blaguant, en s’enveloppant d’une barrière de second degré pour ne pas trop douiller sous les uppercuts que la vie leur décoche à chaque enquête un peu plus glauque. Il y a une forte camaraderie entre eux, même envers Choukroun, le jeunot qui a rejoint l’équipe en dernier. On y suit aussi les deux procureurs, Nadia Lintz et Maryse Horvet, que l’on découvrait dans les Orpailleurs. J’ai beaucoup aimé la part laissée aux femmes, leur importance dans l’intrigue et la légitimité qui ne leur est jamais retirée. Les quelques allusions patriarcales sont en général intégrées pour nous permettre de voir comment elles y font face, par exemple lorsque Isy, un ancien cambrioleur et prisonnier des camps de concentration, exhorte Nadia à quitter son rôle de procureur pour la protéger, arguant qu’il s’agit d’un métier d’homme. On y perçoit très nettement comment l’argument tombe à l’eau de lui-même.

     L’intrigue est, au départ, difficile à suivre : la narration est éclatée en chapitres suivant différents personnages, chaque chapitre est découpé en mini-chapitres plus ou moins selon des ruptures chronologiques ou spatiales. Le point de vue, un peu affolé, suit tour à tour des personnages qui n’ont à priori rien à voir entre eux, on se détourne de l’intrigue, on y revient par un autre personnage… Les premières pages font un peu tanguer le navire, mais on s’y fait vite. J’ai un peu peiné à tenir compte du temps – le roman se déroule sur une semaine et demie, grosso modo – mais hormis cela, on met les pièces du puzzle en place sans trop de difficulté. Je ne pense pas que le dénouement soit prévisible trop tôt, autrement qu’en devinant au bol. Il y a un vrai travail pour nous détourner, parfois nous noyer d’informations, avant que les fils ne se délient. Mais, très honnêtement, l’intrigue policière n’est pas le plus important dans ce roman. Il y a bien plus à apprécier dans les coulisses de l’enquête.

     Parce que certes, il y a des morts, des enquêtes, des perquisitions, des interrogatoires, bla bla bla. Mais tout ça est ponctué de timides et discrètes incursions dans la vie des personnages : la relation de Rovère avec son ex-femme Claudie, l’intimité du très pieux Dansel, la famille juive très pratiquante de Choukroun, les enfants rebelles de Dimeglio… Chaque fois, et en particulier pour Dansel, j’ai été frappé par la douceur et la subtilité avec laquelle l’auteur nous tire un coin du rideau pour regarder autrement ses personnages. Le roman est assez cru, on y suit par exemple les autopsies avec une précision… chirurgicale, en général, peu de détails sont épargnés. Mais lors de ces petites intrusions chez les protagonistes, le non-dit s’installe, comme on protégerait un oisillon au creux de ses mains. Les personnages en deviennent infiniment plus attachants, on fait sans peine la part entre leur façade rigolarde au boulot, et le volume immergé de l’iceberg que dissimule chacun des personnages fracassés de Thierry Jonquet.

     Bref, un traitement vraiment fin des personnages et de la narration. Et pour en finir, revenons sur le thème du roman. Moloch n’est pas vraiment un thriller policier. Bon, si, c’en est un, mais c’est beaucoup plus. C’est surtout une réflexion, du moins un tableau brossé sur le thème de la souffrance des enfants. Certes, le bouquin s’ouvre sur quatre meurtres et une enquête va venir rythmer les 400 pages à suivre. Mais le fil rouge, c’est la souffrance des enfants. Permanente, omniprésente, tapie dans chaque recoin qui échappe à la vigilance, ou même en plein jour lorsque les témoins se promènent avec des œillères. Je ne pense pas que le roman soit particulièrement militant, mais le propos du livre pourrait tout de même se résumer à : ok, les enfants n’ont jamais été reconnus, protégés et aimés comme aujourd’hui ; mais prenez garde, tout ça est une bien fragile construction en regard de l’âme humaine. Et finalement, si c’est vrai pour les enfants, c’est vrai pour les droits des femmes, la liberté, la pensée critique… Donc, prudence.

Et donc ?

     Moloch de Thierry Jonquet est un chouette livre. Il se lit aisément – sauf si vous êtes sensibles aux trucs un peu dégueulasses, dans ce cas là certains passages du bouquin sont assez sales. On y trouve des personnages extrêmement attachants, un sentiment de complicité très prenant. L’enquête manque un peu de pêche parfois, ce n’est pas vraiment haletant, mais ce n’est pas l’intérêt de Moloch de toute façon. C’est plutôt une découverte de Paris sous des angles moins usuels que les classiques Tour Eiffel/la Seine/Notre-Dame. C’est un roman qui invite à regarder des choses qu’on a pas forcément envie de voir, sans militantisme, sans morale à demi cachée, juste une invitation à relever la tête en marchant dans la rue pour regarder autre chose que ses propres pompes.