Wild Cards, de George R.R. Martin

Wild Cards, de George R.R. Martin

     L’auteur qui m’a fait renouer avec les bouquins, en me faisant dévorer en quelques mois l’essentiel du Trône de fer. J’en attendais beaucoup, d’autant qu’on me l’avait extrêmement bien vendu ; malheureusement, Wild cards est une sacrée déception. Je vais aller me lire une anthologie des X-men, pour récupérer.

Résumé :

     1946, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Manhattan. La population en revient à une vie paisible, lorsque des extraterrestres font irruption sur le monde, armés d’un virus. Celui-ci est récupéré par des bandits, puis lâché sur la ville.

     Les effets se font sentir rapidement : la grande majorité des victimes meurt dans d’atroces souffrances ; pour les rescapés, la vie est à peine souhaitable puisqu’ils se transforment pour devenir monstrueusement difformes.

     Seule une faible minorité s’en tire, dorénavant dotée de pouvoirs spectaculaires. S’en suit alors une période d’adaptation de la société, où, cartes en mains, chacun essaie de tirer son épingle du jeu.

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À chaud :

     La lecture de ce pavé a été longue, laborieuse, et dénuée de surprise et de plaisir. Je l’ai terminé parce que je l’ai lu par petits bouts, comme on grignote un plat indigeste en espérant finir par arriver au dessert. Dessert qui, hélàs, n’est pas compris dans ce plat unique sans grande saveur.

     Bon globalement, le résumé, la mise en place, l’univers, en bref, les prémisses sont plutôt encourageantes. Mais c’est tout. C’est une jolie vitrine, une jolie idée, qui n’est en fait qu’un prétexte. Un rapide tour sur Wikipedia pour voir un peu les dates d’écritures et l’histoire du projet permet de découvrir que l’idée de ce recueil est née de joueurs de jeu de rôle, et que l’invention du virus n’était en fait qu’une manière de justifier l’apparition simultanée de nombreux pouvoirs dans la société.

     Parce que concrètement, le virus, on en parle au tout début pour comprendre comment il se répand, et ensuite on ne fait que le mentionner pour faire joli. Est-ce que ça a touché tous les États-Unis ? Le monde entier ? Une réduction de 90% de la population mondiale, ou de 90% de la population de Manhattan, c’est pas pareil… Et pourtant on ne répond pas à la question. Il est mentionné dans les annexes que le monde entier a été touché sur environ trois décennies, mais on s’en fout, c’est pas ça qui nous intéresse !

     Non, ce qui est cool, ce sont les pouvoirs. Et puis les États-Unis. C’est vrai, le reste du monde est si insipide. Donc les pouvoirs des super-héros, aux États-Unis. Voilà, on a fait le tour ! Sans déconner, l’Histoire n’est pas impactée par ce virus : poursuite des nazis après la guerre, chasse aux sorcières sous MacCarthy (on chasse les infectés en les accusant de communisme), période hippie, enchaînement des présidents américains, tout se passe comme si le virus n’avait jamais vraiment frappé. Sauf qu’on nous parle des Jokers, les malchanceuses victimes, comme d’une nouvelle minorité qui remplace les Noirs. Voilà…

     Parce que, quand même, on parle d’un virus extra-terrestre. Et un des personnages principaux et récurrents EST un extra-terrestres : mais non, en fait tout le monde s’en fiche. Il y a de la vie ailleurs, des êtres humains ailleurs, mais bon, c’est pas si important. En fait, la lecture de ce recueil est entravée par deux dynamiques qui s’annulent mutuellement : le côté spectaculaire/incroyable/catastrophique du virus, et d’un autre côté le manque flagrant de conséquences. C’est en fait un gros pétard mouillé, et à peu près aussi passionnant à découvrir qu’un trombonne qu’on retrouve sous un tas de paperasse en rangeant son bureau.

     Je terminerai juste avec les Jokers (en opposition aux As qui eux ont vraiment du bol d’avoir une belle gueule et des pouvoirs super chouettes). Le roman n’en présente pas un seul. On suit exclusivement des As, et quelques humains (au moins un je crois) normaux. Les Jokers sont toujours montrés comme ayant une vie vraiment intéressante : ils se battent pour leurs droits, s’organisent en tant que minorité exclue pour survivre. Ce ne sont plus vraiment des humains, ils sont réellement différents, rarement pour le meilleur. Bref, et on a pas un seul personnage principal Joker, pas une seule nouvelle parmis les quinze qui traite spécifiquement de Jokers autrement qu’en victimes, méchants, ou figurants d’un mouvement social qui permettent de brosser une fresque socio-historique en les substituant sans vergogne aux Noirs. Le parallèle est même assez dérangeant, puisqu’en gros, toute l’Histoire est inchangée, sauf les mouvements pour les droits des Noirs qui sont juste remplacés par ceux pour les droits des Jokers. C’est vrai, ça pour le coup c’est pareil, c’est interchangeable.

Et donc ?

     Et donc, par pitié, abstenez-vous. Je sais que le recueil date de 30 ans quasiment, mais en terme d’ouverture sur le monde et sur autrui, c’est moyen-âgeux. Les femmes, les Noirs, les handicapés, tout le monde prend cher dans cette apologie du super-héros américain. Aucune saveur, aucune réflexion, aucune originalité, les auteurs se sont tirés eux-même dans le pied en prenant comme idée de départ pour leur uchronie un pur prétexte qu’ils n’exploitent pas plus de 3 pages. Ce recueil est fait par des amis autour d’une table de jeu de rôle, et pour ces mêmes personnes, amis, autour d’une table de jeu de rôle. Si vous voulez de bonnes histoires de super-héros, allez plutôt vous chercher un bon comics, mais épargnez-vous Wild Cards.

Les monades urbaines, de Robert Silverberg

Les monades urbaines, de Robert Silverberg

     Robert Heinlein, George Orwell, Aldous Huxley, Franck Pavloff dans une certaine mesure… Et Robert Silverberg maintenant, qui rejoint mon petit peloton d’auteurs qui en quelques pages vous brossent un tableau si effroyable, et si effroyablement pertinent, que le sommeil vous quitte pour quelques temps. Pas d’horreur ni d’épouvante ici – encore que – mais bel et bien un questionnement puissant sur l’humanité, et sur la destination vers laquelle nous tournons nos pas.

Résumé :

     Le XXème siècle a été le théâtre du chaos le plus extrême. Les crises climatiques, militaires, économiques ont ébranlé puis mis à bas nos sociétés. La surpopulation a atteint des seuils de plus en plus critiques, à tel point que l’humanité s’est vue contrainte de se réorganiser radicalement.

     Nous voici en 2380, et la paix est revenue. La population mondiale avoisine les 75 milliards d’individus. L’humanité a abandonné la terre ferme pour se retrancher dans des tours hautes de trois kilomètres où cohabitent près d’un million d’habitants : les monades urbaines.

     La vie y est dictée selon plusieurs impératifs : abolition de la vie privée, de l’intimité et de la pudeur, de la jalousie, de la propriété. La natalité et la reproduction sont devenues les nouveaux idéaux : croître, croître toujours plus, la plus sacrée des fins. Liberté sexuelle absolue. Réduction de la frustration. Utilisation banalisée de psychotropes puissants.

     Une existence paisible, organique, humaine, sereine et heureuse. La plupart du temps. Car certains – un sociologue venu de la colonie de Vénus, un historien passionné des mœurs du XXème siècle, un électricien rêvant de visiter le monde extérieur -, écrasés par le carcan de la société, montrent les signes d’un flétrissement de ce modèle de perfection. Car dans un monde clos où vivre ensemble sans barrière est la norme, le moindre comportement asocial est une pathologie sanctionnée par la mort…

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À chaud :

     Alors, par où commencer ? Les monades urbaines est un roman qui nous présente un futur relativement proche et atteignable, et une société bien moins hostile et détestable (à première vue) que celle, par exemple, de 1984. Le roman est très court, organisé en plusieurs chapitres, chacun narrant une tranche de la vie d’un habitant de la monade 116. Ces différents récits s’entrecroisent, et s’enchaînent de manière chronologique. L’écriture est légère, fluide, retranscrit particulièrement bien les errances intérieures des personnages, leurs tourments, leurs rêves, leur auto-persuasion souvent. On chemine dans la monade 116 selon un parcours bien précis : d’abord l’arrivée d’un sociocomputeur (un genre de sociologue) complètement étranger à la monade. Occasion pour le lecteur d’être introduit aux grandes lignes de cette société. Puis, on découvre des personnages aux fonctions et statuts différents, nous permettant ainsi de nous faire rapidement une idée précise de la vie dans la monade 116.

     L’alternance des personnages nous amène à comprendre la monade de l’intérieur : comment elle se justifie (un processus que traitait déjà Étoiles, garde-à-vous !), et comment ses habitants en font l’expérience, à quel point ils sont satisfaits de leur vie. Et puis, petit à petit, on s’éloigne de cet idéal, de cette perfection accomplie pour découvrir où et pourquoi le verni se craquelle. Quelles pressions pèsent sur les individus, quels manques infinis la monade leur impose-t-elle. Ainsi, la jalousie ressurgit-elle par endroit, plongeant les victimes de cette émotion archaïque dans un tourment destructeur. D’autres aspirent à l’extérieur : quoi que la vie ait de merveilleux dans la monade, les vitres de cette tour vertigineuse donne toujours à voir un monde vaste et à jamais inaccessible. Comment ne pas y être sensible ? Comment ne pas souffrir de cet espace à perte de vue quand on vit entassé dans un immeuble clos ? Et puis, malgré une apparente égalité, la structuration même du bâtiment et l’attribution de logements dépend d’une hiérarchie sociale très figée. Au sommet, les élites et leurs appartements aux nombreuses pièces, quand au pied de la tour, les familles s’entassent, toujours plus nombreuses…

     C’est un autre élément assez dérangeant de ce livre : on nous dépeint d’abord un monde parfait, libre, et paisible. La liberté sexuelle est totale, cristallisée dans une coutume : les promenades nocturnes. La nuit, chaque individu peut errer dans les étages pour pénétrer dans d’autres logements à la recherche d’amants, amantes. C’est tout à fait naturel. Mais ce qui apparaît, ce qui nous est présenté comme une liberté totale est une véritable privation directement liée à la vie dans une communauté cloisonnée. En effet, se refuser à quelqu’un, sexuellement, est un crime passible d’une peine allant de la reprogrammation mentale à la mort pure et simple. Il n’est jamais fait mention de viol dans une monade, et on n’y découvre aucun rapport non consenti, pour la simple raison que le refus est impensable (il ne peut littéralement pas être envisagé comme une possibilité). La sexualité joue deux rôle : apaiser les esprits en neutralisant la frustration, et se reproduire. Procréer est devenu l’idéal moral, religieux et politique de chaque individu. Dans ces conditions, la propriété de son propre corps est tout simplement abolie, et c’est à partir de ce constat que le monde idyllique se morcelle pour le lecteur. Ajoutons à cela une sexualité pratiquée dès que possible, c’est-à-dire aux alentours de douze ans, et le malaise saisit cette fois à la gorge pour ne plus lâcher.

     Encore une fois, la finesse de ce roman est de nous montrer une société qui semble parfaite, vue de l’intérieure, en reléguant loin à l’arrière plan les bouts de scotch qui maintiennent l’ensemble intact. La verticalité, remède à la surpopulation, apparaît comme une solution parfaite. Or, ce que nous montre discrètement l’auteur, c’est que ça ne fonctionne qu’à un prix terrible : usages massifs de drogues et euphorisants (notamment le déconsciant, un produit qui retire ses pensées au consommateur), dépossession de son corps pour garantir un plaisir sexuel à tous, tout le temps. La monade, cette ruche massive de 3km de haut est en réalité une structure si fragile que la moindre incartade de la part d’un individu lui vaut une exclusion permanente, direction les fours qui permettront de reconvertir son corps en énergie pour alimenter la monade. En bref, sous couvert de liberté, la vie dans une monade est bornée par des impératifs de survie si stricts que l’individu se retrouve broyé, digéré et recraché dans un moule duquel il n’a aucun espoir de s’échapper.

Et donc ?

     Les monades urbaines de Robert Silverberg est un incontournable pour les férus de science fiction et notamment pour ce type de SF qui nous implore de réfléchir à notre monde en songeant deux minutes à ce vers quoi il se dirige. Évidemment, nous ne vivrons probablement jamais à 75 milliards dans des tours gigantesques. Mais Silverberg nous interroge sur ce que nous sommes prêts à abandonner pour survivre, et pourquoi la question « comment bien vivre ? » peut rapidement se transformer en un mantra tel que « nous vivons ainsi parce que c’est la seule solution », excluant tout questionnement, toute imagination, et tout changement.

     À noter, tout de même, que si la lecture est agréable dans sa forme et intelligente dans son contenu, la place de la sexualité et le fait qu’elle concerne des individus parfois extrêmement jeunes peut être déplaisante. Il n’y a là aucune apologie, simplement la description d’une dérive détestable, mais de fait, certains passages sont pour le moins écœurants. À garder à l’esprit avant de se lancer dans cette lecture !

Étoiles, garde-à-vous ! de Robert A. Heinein

Étoiles, garde-à-vous ! de Robert A. Heinein

     J’ai vu Starship Troopers quand j’étais tout petit, et forcément je suis toujours un peu indulgent quand je le revois. Mais un jour ou l’autre, l’homme fait doit se confronter à une épreuve inéluctable : lire l’œuvre originale. Étoiles, garde-à-vous ! est l’œuvre de laquelle est tiré ce film à mi chemin entre le chef d’œuvre et le nanard. De la SF assez controversée, des extraterrestres effrayants, des héros bien badass; j’étais donc impatient de me frotter personnellement au bouquin qui avait engendré ce film.

Résumé :

(Et pour une fois, petit résumé en musique)

     Juan Rico est un jeune homme issu d’une famille aisée. Son avenir est tout tracé : Harvard, école de commerce, et reprise de la boîte familiale. Chouette projet, mais qui n’est pas du goût de notre protagoniste qui se verrait bien voyager à travers la galaxie, se former lui-même, bref, assouvir sa soif d’indépendance.

     L’alternative est offerte par la Fédération de la Terre, système où civils et citoyens s’opposent, les derniers jouissant de davantage de droits. Or, pour devenir citoyen, il faut effectuer un service fédéral d’une durée de deux ans (voire nettement plus) dans un des différents corps de l’armée de la Terre.

     Voici donc Rico, fraîchement engagé, découvrant le monde de l’armée, ses codes, ses enjeux, ses dangers. Il entre au camp Currie, et suit une formation intense et pénible jusqu’à être prêt à partir au combat contre, notamment, le terrible péril arachnide.

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À chaud :

     Étoiles, garde-à-vous ! est un roman écrit à la première personne, narré par Juan Rico. On a affaire à un parcours initiatique où le héros quitte un foyer douiller qui sera très vite détruit par une attaque arachnide, pour devenir un soldat accompli et un officier en devenir. Son évolution est bornée par la rencontre de plusieurs personnages, essentiellement des militaires, qui permettront de donner une voix à de fervents défenseurs du système politique en place. L’écriture est très fluide, très agréable à lire, et malgré les thèmes parfois techniques (armement de l’infanterie, juridiction du commandement…) le point de vue interne de Rico, qui découvre également les subtilités de cet environnement, permet de ne pas faire face à un bloc de descriptions abscondes. L’accent est plutôt mis sur la pédagogie de cette instruction militaire que reçoit le héros : on partage ses incompréhensions, son questionnement, ses doutes, mais on est également témoin de son évolution et de son adaptation. On perçoit, à travers les différents événements, comme de simple civil, Rico devient un véritable soldat, et donc un citoyen, au sens où l’entend le monde dans lequel il vit.

     Le roman de Heinlein a souvent été décrié pour être un pamphlet à la gloire de la puissance militaire, du patriotisme et des régimes autoritaires. Et de fait, le système politique dépeint tranche radicalement avec nos idéaux démocratiques, égalitaires et républicains. Mais, à vrai dire, pas tant que ça. S’il existe une véritable différence de traitement entre civil et citoyen, ceux qui s’engagent dans le Service fédéral sont généralement tous acceptés, à condition de se plier au système : femmes, handicapés, individus de toute ethnie. On y perçoit pas l’ombre d’un comportement raciste ou sexiste. Seul compte la dévotion et l’allégeance inconditionnelle à la Fédération.

     Le système de la Fédération repose sur un certain nombre de valeurs, dont la plus importante est la responsabilité à assumer en échange du pouvoir de la citoyenneté. C’est ce qui justifie l’engagement dans l’armée, la capacité à mettre sa vie en jeu pour la défense d’un intérêt supérieur. Sans entrer dans une étude très profonde de ce système, mes connaissances en politique et en morale n’étant pas de taille, je pense, à fournir un jugement très pertinent, je me contenterai de montrer ce que peut apporter la lecture de cet œuvre.

     Non, à mon sens, il ne s’agit pas d’un programme politique pour une société parfaite fondée autour de la valeur militaire. Oui, il s’agit d’un roman situé dans un monde où l’armée est arrivée au pouvoir et y est restée. Plusieurs passages du roman donnent la parole à des professeurs d’histoire, des officiers érudits, qui justifient par l’Histoire le fonctionnement actuel de leur société. En d’autres termes, le monde que nous découvrons est le fruit d’erreurs passées, et le système adopté est celui qui a permis de régler les problèmes, notamment du XXème siècle (le roman est publié en 1959). Ce que nous invite à faire l’auteur, c’est à interroger le système dans lequel nous vivons, et la manière dont il se justifie, dont il s’explique. Notre démocratie, française au hasard, ne fonctionne pas différemment : nous apprenons l’histoire de notre pays à l’école, histoire narrée comme un roman national, avec ses personnages principaux, ses péripéties et sa conclusion : notre cinquième république. Nous percevons notre système meilleur que les précédents, parce que nous en changeons lorsqu’ils ne répondent plus aux attentes de la société. Étoiles, garde-à-vous ! ne fonctionne pas différemment, et plutôt que de vanter la gloire d’une république militaire, il nous offre un regard sur la manière dont un système politique s’auto-justifie : par l’école, la formation de ses agents et la critique des systèmes précédents.

Et donc ?

     Étoiles, garde-à-vous ! est un très bon roman de science fiction. Il est léger dans sa forme, déroutant dans le monde qu’il propose et qui oscille entre une égalité qui se gagne et une ségrégation institutionnelle. C’est un roman que l’on peut relire aisément, d’abord pour le plaisir de suivre le personnage de Johnny Rico, ensuite évidemment pour dépecer les concepts de morale et de politique que l’auteur manie au gré de son intrigue. C’est à mon sens une véritable œuvre de science fiction puisqu’elle demeure intemporelle, n’a pratiquement pas vieilli depuis sa parution, et continue de poser des questions actuelles. L’histoire n’est pas très riche, on y trouve peu d’action, et l’ambiance militaire a forcément un côté aride en terme d’échange émotionnel (pas de romance notamment). Mais cette forme épurée de narration laisse la place à la réflexion, et permet d’interroger, en particulier, la manière dont les individus sont influencés, conditionnés pour adhérer au système dans lequel ils vivent. Une lecture édifiante, que je vous recommande sans hésiter.

     Un mot sur le film, Starship Troopers, qui est à mon sens une très bonne adaptation. Pas exempte de défauts, elle a néanmoins le mérite de mettre l’accent sur la place des médias dans le soutien et l’auto-justification d’un politique, d’un système. Le film a un peu plus vieilli que le livre, mais reste un plaisant nanard, intelligent et bourré d’une ironie à peine dissimulée.

L’épée de Darwin, de Dan Simmons

L’épée de Darwin, de Dan Simmons

Un bouquin de super-héros ! Un blockbuster avec un héros à mi-chemin entre Bruce Willis et Docteur House. Voilà voilà.

Résumé :

     Darwin Minor est un vétéran de la guerre du Vietnam, un surdoué de la physique et un expert en accidents de la route. Son travail, en compagnie de ses amis Lawrence et Trudy, consiste à analyser des accidents, principalement liés au transport, pour le compte de compagnies d’assurances.

     Embourbé dans une lassitude extrême face à la bêtise du genre humain, Dar (son surnom) règle chaque situation avec un professionnalisme et un génie inégalables. Et tandis que certaines affaires parmi les plus abracadabrantesques glissent sur lui comme si de rien n’était, un schéma se dessine dans la longue liste des accidents dont il s’occupe : celui de la simulation et de la fraude à l’assurance.

     Les choses s’emballent lorsque le docteur Darwin Minor est victime d’une tentative d’assassinat. Il croise alors la route de l’agent Sydney Olson, du FBI, et s’implique dans une enquête de très, très grande envergure.

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À chaud :

     Bon, soyons clair, j’ai détesté ce livre. Disons, je n’ai pas résisté aux quelques dosettes de suspens, ni à certaines anecdotes liées aux Darwin Awards, mais globalement, je suis soulagé de reposer ce livre. Je crois que je vais résumer ça en deux points qui fusionnent en un troisième, achevant de pourrir la lecture.

     Le premier problème, c’est le personnage principal. Darwin Minor est un surhomme. Littéralement : il obtient un diplôme de physique avancé à 19 ans, possède une vision supérieure à la moyenne, une mémoire photographique, une intelligence hors-norme, un sang froid inébranlable, une maîtrise de la conduite et du pilotage. Il est riche, possède plusieurs maisons, pas moins de 7 000 bouquins, plusieurs voitures, des œuvres d’art, un planeur, du matériel technologique de pointe… Il est héroïque, capable d’encaisser des blessures conséquentes sans en souffrir plus que ça, il est sage, adepte de philosophie antique, et enfin il est séduisant, réduisant à néant le professionnalisme de l’agent Olson. Bon, vous voyez le problème ? Darwin Minor n’a pas de défaut. Littéralement aucun. Il réussit tout ce qu’il entreprend parce que c’est un génie avec un super-ordinateur entre les oreilles. Les seuls échecs qu’il rencontre sont le pur fruit d’un hasard mal venu (je parle de l’auteur). Alors, à la rigueur, est-ce que c’est si grave ? Non, dans la mesure ou on peut tout à fait aimer ce genre de personne complètement incohérente (ne serait-ce que statistiquement, commettre deux-trois conneries c’est le minimum pour être vraisemblable dans un bouquin). Mais oui, quand même, oui c’est un problème quand il s’agit de s’identifier à un protagoniste. De s’inquiéter pour lui, d’avoir de l’espoir pour lui. Darwin Minor ne suscite aucune empathie : inutile de s’inquiéter pour lui, ce qu’il veut, il l’obtient ou l’a déjà. Et en vérité, on se fiche un peu de ce qu’il veut, parce qu’il est stoïcien, adepte de la philosophie spartiate, et que globalement il ne désire pas grand chose. Ah, et il n’a pas de famille, guère de proches, il est donc plutôt inatteignable et renfermé. Bref, un héros monolithique sans prise, froid et vraiment peu intéressant.

     Le deuxième problème, c’est l’écriture de Dan Simmons. En lisant ce livre, je me suis imaginé l’auteur découvrir la définition de «l’énumération», et se dire « grands dieux, c’est génial, je vais en mettre partout ! ». Non, sérieusement. Je pense que c’est un artifice pour rendre encore plus mécanique la pensée de Darwin Minor, mais peu importe, c’est excessif et pénible. Grosso merdo, pour vous résumer : toutes les deux pages, vous avez une description a) de voitures, b) d’armes à feu, c) d’équipement technologique, et indépendamment de ce dont on parle, l’auteur nous livre en lieu et place de littérature des passages de catalogues. On oscille ainsi entre la diarrhée d’informations inutiles et la surenchère de détails débiles. Par exemple, à un moment, on nous présente en détail le matériel disponible dans le petit QG de l’équipe du FBI, en passant par le distributeur d’eau, les imprimantes, la taille des écrans au cm près, le nombre de chaises et de tables. Mais ce n’est pas tout puisqu’en plus de savoir combien de téléphones sont présents dans la pièce, on apprend également que chacun possède six lignes simultanées. C’est à dire que non content de nous gaver d’informations sans intérêt, on enfonce le clou en s’attardant dessus, en nous précisant la nature et la structure d’un détail dont on souhaite seulement se passer, à l’avenir. Bon, c’est un exemple, personnellement c’est à partir de ce moment que je me suis rendu compte que ce que je pensais être une maladresse anodine mais désagréable allait en fait devenir un véritable cérémonial, à tel point qu’en devinant ces passages, en les sentant arriver avec la subtilité d’un troupeau de caribous au grand galop, je les ai tout simplement ignorés. D’autant qu’ils n’apportent strictement rien : la grande majorité de ces détails sont simplement cités, énumérés à la chaîne, sans avoir réellement d’impact sur le déroulement des événements. Je veux dire, les objets en question finissent par être utilisés, mais le détail à ce point poussif n’apporte strictement rien, si ce n’est dévoiler à quel point l’auteur s’est renseigné et documenté. Ce qui est ballot puisqu’il aurait tout aussi bien pu s’en priver.

     Bon et le dernier point, qui est le résultat d’un savant dosage entre un personnage inintéressant et d’une écriture digne d’un catalogue de Leroy Merlin, c’est une histoire qu’on vit de très, très loin. Le point de vue est souvent centré sur Darwin Minor, le personnage dont on se fiche de savoir ce qu’il fout au juste, surtout à partir du moment où l’on comprend que le mec est juste immortel et infaillible. C’est comme d’aller voir Mona Lisa au musée, et de revenir avec des clichés flous gâchés par une épaule de touriste en sueur au premier plan. Bon. Et quand on occulte le fait que le personnage principal ne nous plaît pas (à la rigueur, pourquoi pas), il nous reste une écriture si pesante que le flot de détails empêche littéralement de vivre l’histoire. C’est délicat de ressentir la pesanteur d’un suspens éreintant, quand on sort de cinq paragraphes sur l’équipement des G.I. américains pendant la guerre du Vietnam. Où l’on se demande à quel moment exactement est-ce que la litanie de matériel qu’on m’a imposé va se révéler vitale pour l’intrigue. Je n’ai jamais lu de livre où l’auteur semble à ce point résolu à flinguer son propre travail. Personne n’a relu son manuscrit ? Personne ne lui a dit « écoute Dan, c’est bien de se documenter, tout ça, mais là, tu devrais peut être juste… tu sais… Laisser pisser ». Je ne sais pas… Six cents pages, desquelles on peut retirer 50% de descriptions cataloguesques, les quelques anecdotes d’accidents rigolos qui sont en fait des copiés-collés de Darwin Awards vus et revus (franchement, sur des trucs aussi grotesques, est-ce que c’est pas dommage de ne pas nous avoir inventé des choses plus personnelles ?), il ne reste in fine qu’une intrigue  reléguée au rang de décor, dont l’enquête principale se résout pour ainsi dire toute seule (via des figurants) et en arrière plan.

Et donc ?

     J’avais vraiment bon espoir pour ce livre, d’autant plus après avoir lu Les Cantos d’Hyperion. Le personnage de Dar me faisait beaucoup penser à celui du Consul, d’ailleurs. Mais passé les premières pages, les premiers chapitres, on perçoit à travers les lignes du texte le maillage grossier de l’auteur : personnage sans défaut + anecdotes d’accidents + catalogue ultra technique. Bravo, Darwin Minor est effectivement le plus adapté à l’environnement de ce roman : plat, fastidieux, sans saveur.

     C’est vraiment dommage, parce que le titre suggérait de bonnes idées, du potentiel. Mais on se rend vite compte que le personnage de Darwin Minor tient seulement son nom pour caser une fois dans le roman la référence explicite aux Darwin Awards. Pas de réflexion, pas d’opposant digne de ce nom à Dar, pas d’enjeux, merci-bonsoir.

Moloch, de Thierry Jonquet

Moloch, de Thierry Jonquet

     Un thriller ancré dans Paris, une équipe de joyeux potos rigolards comme détectives de la police, une incursion dans les tribunaux et les hôpitaux, et en faisant un léger crochet par le monde de l’art. Ho, et la prostitution, la drogue, la maltraitance, le travail au noir, l’immigration, la guerre, la folie, la maladie et bien sûr, la mort.

Résumé :

     Rovère, Dimeglio, Choukroun et Dansel sont inspecteurs au 36, quai des Orfèvres. Leur quotidien se gorge d’affaires, toutes si sordides qu’elles en deviennent, tristement, assez banales. Mais ce matin-là, ils sont appelés à proximité d’un chantier près de Porte de la Chapelle, pour constater un crime qui laisse pantelant recrues comme vétérans.

     Plus au sud de Paris, à l’hôpital Trousseau, Françoise est infirmière dans un service pédiatrique. Elle côtoie des enfants, souvent en fin de vie, à longueur de journée. Rien que de très banal, encore une fois, malgré les tragédies qui rythment les heures passées au chevet des petits patients. Et puis, il y a Valérie, la fillette de huit ans. Opérée pour une tumeur au pancréas, elle continue de présenter des symptômes troublants, inexplicables si ce n’est… au vue d’une aggravation de son état.

     Enfin, il y a Charlie. Un paumé, un type qui ne demande plus rien à personne depuis qu’on lui a demandé d’aller faire un tour en enfer, dont il n’est pas vraiment revenu. Alors quand il peut s’occuper d’une fillette au moins aussi perdue que lui, il retrouve un semblant de sens à son existence délitée.

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À chaud :

     Moloch est un thriller profondément ancré dans Paris. Pour y avoir habité, chaque chapitre, chaque déplacement des personnages évoque des lieux bien précis : la rue de Belleville, le quartier des Pyrénées, la porte de Pantin, les marchés de Clignancourt… Le roman est un voyage dans Paris, dans ses quartiers touristiques et pimpants comme Saint Michel, mais aussi dans des endroits plus sombres, où l’apparat cède la place aux quotidiens des habitants.

     L’écriture de Thierry Jonquet est très agréable à lire. Une prose très pragmatique, relevée par ci par là de métaphores plus ou moins adaptées, et des dialogues oraux, crédibles et dynamiques. Le bouquin date de 98, donc forcément, le style a un peu vieilli et parfois la singerie (peut être honnête, qui sais) de la manière de parler des gens de banlieue ressemble un peu à la caricature qu’on faisait du «bon petit nègre» il y a cent ans. La ponctuation est souvent surjouée, à mon sens, la quantité de point d’exclamation m’a souvent poussé à imaginer les personnages s’indigner un peu outre-mesure étant donné les contextes. Mais ce sont là des détails, le principal se trouvant plutôt dans le flot constant et de qualité de l’écriture de Thierry Jonquet. Ça déconne un peu par moment, mais sur la longueur, le roman ne demande qu’à être lu.

     On y retrouve sa fidèle équipe, la même que dans les Orpailleurs. Des flics endurcis, lucides, qui essaient de garder la tête froide en blaguant, en s’enveloppant d’une barrière de second degré pour ne pas trop douiller sous les uppercuts que la vie leur décoche à chaque enquête un peu plus glauque. Il y a une forte camaraderie entre eux, même envers Choukroun, le jeunot qui a rejoint l’équipe en dernier. On y suit aussi les deux procureurs, Nadia Lintz et Maryse Horvet, que l’on découvrait dans les Orpailleurs. J’ai beaucoup aimé la part laissée aux femmes, leur importance dans l’intrigue et la légitimité qui ne leur est jamais retirée. Les quelques allusions patriarcales sont en général intégrées pour nous permettre de voir comment elles y font face, par exemple lorsque Isy, un ancien cambrioleur et prisonnier des camps de concentration, exhorte Nadia à quitter son rôle de procureur pour la protéger, arguant qu’il s’agit d’un métier d’homme. On y perçoit très nettement comment l’argument tombe à l’eau de lui-même.

     L’intrigue est, au départ, difficile à suivre : la narration est éclatée en chapitres suivant différents personnages, chaque chapitre est découpé en mini-chapitres plus ou moins selon des ruptures chronologiques ou spatiales. Le point de vue, un peu affolé, suit tour à tour des personnages qui n’ont à priori rien à voir entre eux, on se détourne de l’intrigue, on y revient par un autre personnage… Les premières pages font un peu tanguer le navire, mais on s’y fait vite. J’ai un peu peiné à tenir compte du temps – le roman se déroule sur une semaine et demie, grosso modo – mais hormis cela, on met les pièces du puzzle en place sans trop de difficulté. Je ne pense pas que le dénouement soit prévisible trop tôt, autrement qu’en devinant au bol. Il y a un vrai travail pour nous détourner, parfois nous noyer d’informations, avant que les fils ne se délient. Mais, très honnêtement, l’intrigue policière n’est pas le plus important dans ce roman. Il y a bien plus à apprécier dans les coulisses de l’enquête.

     Parce que certes, il y a des morts, des enquêtes, des perquisitions, des interrogatoires, bla bla bla. Mais tout ça est ponctué de timides et discrètes incursions dans la vie des personnages : la relation de Rovère avec son ex-femme Claudie, l’intimité du très pieux Dansel, la famille juive très pratiquante de Choukroun, les enfants rebelles de Dimeglio… Chaque fois, et en particulier pour Dansel, j’ai été frappé par la douceur et la subtilité avec laquelle l’auteur nous tire un coin du rideau pour regarder autrement ses personnages. Le roman est assez cru, on y suit par exemple les autopsies avec une précision… chirurgicale, en général, peu de détails sont épargnés. Mais lors de ces petites intrusions chez les protagonistes, le non-dit s’installe, comme on protégerait un oisillon au creux de ses mains. Les personnages en deviennent infiniment plus attachants, on fait sans peine la part entre leur façade rigolarde au boulot, et le volume immergé de l’iceberg que dissimule chacun des personnages fracassés de Thierry Jonquet.

     Bref, un traitement vraiment fin des personnages et de la narration. Et pour en finir, revenons sur le thème du roman. Moloch n’est pas vraiment un thriller policier. Bon, si, c’en est un, mais c’est beaucoup plus. C’est surtout une réflexion, du moins un tableau brossé sur le thème de la souffrance des enfants. Certes, le bouquin s’ouvre sur quatre meurtres et une enquête va venir rythmer les 400 pages à suivre. Mais le fil rouge, c’est la souffrance des enfants. Permanente, omniprésente, tapie dans chaque recoin qui échappe à la vigilance, ou même en plein jour lorsque les témoins se promènent avec des œillères. Je ne pense pas que le roman soit particulièrement militant, mais le propos du livre pourrait tout de même se résumer à : ok, les enfants n’ont jamais été reconnus, protégés et aimés comme aujourd’hui ; mais prenez garde, tout ça est une bien fragile construction en regard de l’âme humaine. Et finalement, si c’est vrai pour les enfants, c’est vrai pour les droits des femmes, la liberté, la pensée critique… Donc, prudence.

Et donc ?

     Moloch de Thierry Jonquet est un chouette livre. Il se lit aisément – sauf si vous êtes sensibles aux trucs un peu dégueulasses, dans ce cas là certains passages du bouquin sont assez sales. On y trouve des personnages extrêmement attachants, un sentiment de complicité très prenant. L’enquête manque un peu de pêche parfois, ce n’est pas vraiment haletant, mais ce n’est pas l’intérêt de Moloch de toute façon. C’est plutôt une découverte de Paris sous des angles moins usuels que les classiques Tour Eiffel/la Seine/Notre-Dame. C’est un roman qui invite à regarder des choses qu’on a pas forcément envie de voir, sans militantisme, sans morale à demi cachée, juste une invitation à relever la tête en marchant dans la rue pour regarder autre chose que ses propres pompes.

L’homme à l’envers, de Fred Vargas

L’homme à l’envers, de Fred Vargas

     J’aime bien Jean-Baptiste Adamsberg. Un type à l’esprit à la fois embrumé et clairvoyant. Un homme qui sait se perdre dans le brouillard, sans savoir ce qu’il fait, mais avec l’intime intuition d’être sur la bonne voie. Un personnage principal délicieux pour un roman centré sur le cheminement intellectuel et émotionnel des protagonistes. Et ça tombe bien, car on ne va pas parler de lui (en tout cas très peu, et vraiment pas tout de suite).

Résumé :

     Camille s’est réfugiée dans le Mercantour. Elle y compose de la musique pour des feuilletons un peu niais, et s’organise les méninges en compulsant son Catalogue de l’outillage, avant d’aller réparer chauffe-eau, tuyauterie et salle de bain dans le petit village de Saint-Victor. À ses côtés, le distant trappeur canadien, spécialiste en grizzli, lui sert de compagnon. Il panse ses blessures de cœur, quant il n’est pas absorbé par la montagnes à la recherche des loups dont il surveille l’installation.

     Car ces prédateurs ancestraux sont réintroduits dans le Mercantour, au grand dam des éleveurs de la régions. Une haine viscérale, tapie dans les cœurs, et qui n’attend qu’une chose pour se déverser sur la tranquillité de la campagne : une attaque. Elle va se produire bien vite, et se répéter, exacerbant la rancœur des éleveurs, enflammant les passions. Et rien ne pourra plus s’arranger lorsque la bête commence à s’attaquer à l’homme.

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À chaud :

     Ce roman est une suite plus ou moins direct de L’homme aux cercles bleus. On y retrouve très brièvement Adamsberg, dont on comprend que sa vie n’a pas changé : il laisse son esprit vagabonder sans contrôle, poursuit les criminels avec une ténacité implacable quoiqu’il ne sache que rarement lui-même comment s’y prendre et pourquoi malgré tout, il y arrive. On quitte donc rapidement le commissaire pour se focaliser sur Camille, l’amour de sa vie, qui après avoir traversé le monde de long en large s’est arrêtée en compagnie d’un trappeur canadien à Saint Victor, dans le sud de la France.

     C’est l’élément qui m’a véritablement captivé dans ce livre. Dans Les cercles bleus, on découvre la personnalité chancelante, vaporeuse d’Adamsberg, et son histoire d’amour avec Camille est décrite comme un fantasme, une rêverie incroyable de passion et de tendresse. Mais comme chez le commissaire, cette histoire n’a rien de tangible : elle est terminée depuis longtemps, et il n’en reste que quelques filaments éthérés auxquels l’esprit du commissaire s’agrippe de toutes ses forces. Ici, on découvre donc Camille en tant que protagoniste, et la porte nous est ouverte sur ses pensées. Et tout devient clair. Camille est le pendant d’Adamsberg, tous deux semblent aussi imperméables à la réalité, aussi rêveurs, aussi cabossés l’un que l’autre. Ce deuxième tome est un vrai miroir qui permet, en nous laissant découvrir Camille, de mieux comprendre Adamsberg. C’est une très belle histoire, un peu triste, un peu lointaine, mais vraiment émouvante.

     La galerie de personnages est aussi remarquable. On y trouve Soliman, jeune homme recueilli par une vieille fermière après avoir été abandonné à sa naissance. Ses dialogues sont d’un humour fin et élégant, entre citation de mémoire du dictionnaire Larousse et concoction de mythes et légendes appropriés à chaque situation. À ses côté, le Veilleux, un vieillard sec et stoïque, qui aime comprendre les choses, ouvert d’esprit mais teinté par la tradition, bienveillant, loyal. Chaque personnage de Fred Vargas, protagonistes comme figurants, est suffisamment caractérisé pour devenir à sa manière inoubliable, sans s’encombrer de descriptions à n’en plus finir. Elle dépeint ses personnages d’une manière subtile et frappante, manière de laisser au lecteur tout le loisir de terminer de brosser ces portraits.

     L’homme à l’envers est un polar. On y retrouve toutes les pièces. Mais comme l’esprit d’Adamsberg, elles sont assemblées d’une manière bizarre, inattendue, incongrue et pourtant tout à fait fonctionnelle. L’enquête nous emmène sur les traces de la bête, mais le danger n’est jamais vraiment proche, ou jamais tout à fait celui qu’on attend. Le roman se déroule de façon très fluide, comme un road-movie, une sorte de Tarantino sans excès, apaisé, une histoire de gens paumés qui s’agencent entre eux pour former un tout grotesque et solide.

Et donc ?

     Et donc, ce roman se lit avec un plaisir indéniable. Comme pour le premier, j’ai l’impression en tenant un livre de Fred Vargas d’être une créature lourde et pataude, tenant au creux de mes mains une petite chose fragile, volatile et belle. Pour plonger dans ce roman, il faut accepter un rythme lent, des personnages atypiques et qui peuvent heurter ceux d’entre vous les plus cartésiens, et une intrigue policière assez lointaine. Mais si ça vous semble un marché acceptable, vous allez pouvoir y trouver des âmes magnifiques, des personnalités somptueuses, des échanges à la fois salement prosaïques et terriblement poétiques.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee

     Faire un petit pas en dehors de sa zone de confort, et se laisser submerger. Je pense difficilement pouvoir faire une introduction qui mette mieux les choses en perspective après cette lecture.

Résumé :

     Scout est une enfant du village de Maycomb, en Alabama. Nous sommes dans les années 30, elle a six ans. Son frère, Jem, son aîné de quatre ans, l’accompagne dans leurs jeux, leurs aventures d’enfants, leur découverte du village à travers un regard de moins en moins innocent.

     Atticus Finch, leur père, est un vieil homme veuf, un avocat renommé dans tout le comté, et un père qui, bien que distant, n’a autre chose à cœur que de former ses enfants à comprendre le monde qui les entoure.

     Scout et Jem mène leur vie d’enfant, fasciné par le mystère que représente Boo Radley, un voisin aussi discret qu’inaccessible, un fantôme qui alimente les jeux et les rêves des deux enfants Finch. Cette tranquille insouciance se trouve néanmoins mise à mal quand leur père doit se charger de la défense d’un homme noir, attisant les médisances et la colère dans tout Maycomb…

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À chaud :

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est avant tout un subtil roman d’initiation. On n’y trouve pas de protagoniste qui se métamorphose complètement après moult épreuves spectaculaires, aucun héroïsme unanimement admiré et célébré dans un final en apothéose. Non, et pourtant, ce sont bien des épreuves écrasantes auxquelles font face les protagonistes, et l’héroïsme des personnages est autrement plus admirable que dans tout ce qu’il m’a été donné de lire depuis bien longtemps. Roman d’initiation donc, en ce qu’il se déroule sur près de trois années, narré à travers le point de vue de Scout, fillette de six ans, et qui évolue tranquillement, par une subtile accumulation de micro-changements, imperceptibles au jour le jour ni de chapitre en chapitre. L’auteur y maîtrise la lente et implacable transformation de son personnage principal, comme si elle décomptait elle-même le temps, grain de sable par grain de sable.

     Le spectre des événements du roman s’étend de la plus juvénile bagarre entre frère et sœur, de l’affrontement entre l’effrontée Scout et sa rigide tante Alexandra… Jusqu’à des conflits entre élèves sur la valeur de leurs parents respectifs, au combat d’un homme droit pour le respect et avant tout l’affirmation de l’humanité d’une population à peine émancipée et encore embourbée dans la haine et le mépris de leurs alter ego blancs. Cette myriade d’intrigues exposée par les yeux d’un enfant avec cette touche de confusion dans la chronologie permet de porter sur tout cela un regard cher à l’auteur comme à Atticus Finch : l’innocence.

«Tu n’es pas sensible, c’est seulement que ça t’écœure, c’est ça ?»

     Lire ce roman en 2016 permet de ressentir cet écœurement ; de sentir peser sur la population noire de tels préjugés, une telle propension à les accuser de tout. Cette facilité de les pointer du doigt pour les accuser du moindre mal, par seul principe qu’ils sont différents. Le roman explore les nombreuses facettes de cette attitude. On la trouve même résumée dans la bouche de Jem lorsqu’il pense, du haut de ses treize ans, avoir cerné les gens du comté de Maycomb : il y a les honnêtes gens, les gens un peu beauf, les déchets de la société, et les noirs. Et chaque caste méprise celle d’en dessous. C’est plus compliqué que ça, mais c’est aussi comme ça, malgré tout, que fonctionne la petite société de Maycomb, au grand dam, pour différentes raisons, d’Atticus, de Miss Maudie, de Scout et de Jem. Et la finesse du roman, en offrant le point de vue d’un enfant, est de mêler deux choses à la fois complémentaires et contradictoires : l’innocence bienveillante, et l’éducation, reflet des convictions de la famille, de la société. Scout est touchante parce qu’elle vit les choses à fleur de peau, et réfléchit de tout ce que lui permet son petit être. Souvent, elle ne formule pas clairement les réponses aux nombreuses questions qui l’animent, mais réagit : elle se bat, s’offusque brutalement, se met à pleurer. Rien de facile dans ces recours, toujours l’intelligence de rendre ces réactions organiques, naturelles, cohérentes. On est en perpétuelle empathie avec cette enfant qui se trouve bouleversée par des choses qui aujourd’hui nous semblent évidemment aberrantes, mais qui il y a encore quelques décennies étaient constitutives de la société. C’est la capacité de rendre compte des deux faces de cette pièce qui donne son caractère percutant au roman, qui nous remue jusque dans les recoins de notre être.

«Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter.»

     Un autre résumé parfait (quoique incomplet) de l’œuvre. Harper Lee nous offre une cristallisation de la droiture, de l’honneur, du courage et de la bonté en la personne d’Atticus Finch. J’ai plusieurs fois eu les larmes aux yeux à la lecture de l’oiseau moqueur (pardonnez, mais le titre est outrageusement long et je pense que vous avez compris de quoi on parle ici), et chaque fois ou presque, Atticus en était la cause. Parce que mon cœur se serrait de concevoir, par les mots de l’auteur, une personne si exemplaire et si absente de mon existence. Qui a la chance de connaître dans sa vie un Atticus Finch ? Il est plusieurs fois dit de lui que la communauté reconnaît sa valeur, et notamment sa capacité à se charger des besognes que personne d’autre n’accomplirait. À quel point est-ce triste ! Et pourtant vrai… Atticus nous offre la vision d’un homme incapable de se laisser aller à rien de moins que le meilleur. Un être conscient des travers de l’homme, mais doué de l’empathie nécessaire pour comprendre que si chaque homme a ses responsabilités, il pèse aussi sur lui d’innombrables codes – société, famille, tradition, effets de masse… Atticus n’espère pas voir un changement de son vivant, il sait qu’un temps démesuré sera nécessaire, mais il sait également que c’est l’action des hommes, inlassable, animée des meilleures intentions et d’une raison sereine, et inébranlable génération après génération, qui amènera un monde meilleur. Il n’est qu’un pion, qu’une goutte d’eau dans l’océan, et accomplira néanmoins ce qu’il estime être son devoir avec la certitude qu’aucun autre mode de vie ne peut l’autoriser à espérer un meilleur avenir pour ses enfants, ses descendants.

     Et enfin, c’est peut être ça qui m’a le plus déçu. Ou devrais-je dire, la seule chose qui m’a déçu. Quelque chose que je n’ai senti qu’en refermant le livre, qui m’a fait me dire « avec ça, le livre aurait été parfait »… La galerie de personnage est riche, on y trouve un médecin rigolard et optimiste, une tante acariâtre mais tourmentée entre le devoir des apparences et la bienveillance masquée envers sa famille, un voisin si secret qu’il en devient mystique, un mauvais homme sans une once de lumière en lui, et Atticus, le hérault de la loi et de l’égalité. Très bien. Parmi les personnages « bons », ceux dont la morale est exemplaire, fondée sur des valeurs humanistes, on compte également Miss Maudie, Jem et Scout bien qu’ils soient encore jeunes… Malheureusement, au terme de ce roman qui aborde de manière quasi frontale la ségrégation et la discrimination envers les noirs, où sont ces derniers ? Et surtout quel rôle ? Je sais bien que l’époque était telle et le roman étant un tantinet historique, placer un ersatz de Rosa Parks aurait pu sembler appuyer grossièrement sur le pathos. Mais Atticus Finch n’est ni un révolutionnaire, ni un héros flamboyant. C’est un vieil homme à la fois désabusé et enraciné dans un idéal de justice. Nombre de ses interventions sont édifiantes et pourraient devenir des maximes pour conduire nos vies. Pourquoi n’avoir pas une telle force, une telle voix à un personnage noir ? Les occasions ne manquaient pas, les personnages ne manquaient pas. Et en définitive, certes, ce roman est progressiste, et tout en tenant compte des traditions du sud américain, il appelle désespérément à une évolution des mentalités. Mais les noirs n’y tiennent qu’une place de gentil serviteur ou d’innocente victime, ou encore d’émeutiers en colère. Soit, c’était peut être la norme en ce temps. Mais vraiment, j’aurais aimé entendre le genre de discours d’Atticus dans la bouche de Tom Robinson, cette force tranquille, cette résignation dans la défaite à viser la victoire totale. Le roman n’en aurait eu que plus de justesse et de puissance.

Et donc ?

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman merveilleux. Il dégage une fraîcheur et un humour léger qui vous tirera immanquablement le coin des lèvres au gré des pages. C’est aussi une histoire émouvante, vue à travers le regard d’une enfant à qui échappent les subtilités (certaines en tout cas) absurdes de la vie d’adulte. C’est une photo d’une époque sombre et tragique, pas si lointaine, pas si différente de la notre. Pas assez différente, pas encore. C’est une histoire aux enjeux à la fois locaux et banals par le nombre d’affaires similaires et qui ont jalonné notre Histoire, mais si représentative de l’écœurement viscéral que suscite l’injustice raciale que les larmes vous viendront aisément. Enfin, c’est un roman d’espoir. Non pas d’espoir vain et passif : « allez, ça ira mieux, ça finira par aller mieux », mais plus de cet espoir dur et éreintant, de cette foi en la droiture morale, de cette croyance fragile que l’ont peut légitimement espérer le meilleur en devenant soi-même parangon de valeurs justes et raisonnées. C’est un roman qui prône avec une douceur ferme le pouvoir de la curiosité, de l’empathie et de la culture. Si ce n’est déjà fait, lisez donc cet unique roman magistral qu’est Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Faites-le lire à vos enfants, lisez-le, relisez-le. Soyez chacun un Atticus que l’on regardera avec admiration, et les choses iront mieux. C’est la promesse d’Harper Lee, et rien que pour ça, le genre humain peut l’en remercier.