Wild Cards, de George R.R. Martin

Wild Cards, de George R.R. Martin

     L’auteur qui m’a fait renouer avec les bouquins, en me faisant dévorer en quelques mois l’essentiel du Trône de fer. J’en attendais beaucoup, d’autant qu’on me l’avait extrêmement bien vendu ; malheureusement, Wild cards est une sacrée déception. Je vais aller me lire une anthologie des X-men, pour récupérer.

Résumé :

     1946, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Manhattan. La population en revient à une vie paisible, lorsque des extraterrestres font irruption sur le monde, armés d’un virus. Celui-ci est récupéré par des bandits, puis lâché sur la ville.

     Les effets se font sentir rapidement : la grande majorité des victimes meurt dans d’atroces souffrances ; pour les rescapés, la vie est à peine souhaitable puisqu’ils se transforment pour devenir monstrueusement difformes.

     Seule une faible minorité s’en tire, dorénavant dotée de pouvoirs spectaculaires. S’en suit alors une période d’adaptation de la société, où, cartes en mains, chacun essaie de tirer son épingle du jeu.

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À chaud :

     La lecture de ce pavé a été longue, laborieuse, et dénuée de surprise et de plaisir. Je l’ai terminé parce que je l’ai lu par petits bouts, comme on grignote un plat indigeste en espérant finir par arriver au dessert. Dessert qui, hélàs, n’est pas compris dans ce plat unique sans grande saveur.

     Bon globalement, le résumé, la mise en place, l’univers, en bref, les prémisses sont plutôt encourageantes. Mais c’est tout. C’est une jolie vitrine, une jolie idée, qui n’est en fait qu’un prétexte. Un rapide tour sur Wikipedia pour voir un peu les dates d’écritures et l’histoire du projet permet de découvrir que l’idée de ce recueil est née de joueurs de jeu de rôle, et que l’invention du virus n’était en fait qu’une manière de justifier l’apparition simultanée de nombreux pouvoirs dans la société.

     Parce que concrètement, le virus, on en parle au tout début pour comprendre comment il se répand, et ensuite on ne fait que le mentionner pour faire joli. Est-ce que ça a touché tous les États-Unis ? Le monde entier ? Une réduction de 90% de la population mondiale, ou de 90% de la population de Manhattan, c’est pas pareil… Et pourtant on ne répond pas à la question. Il est mentionné dans les annexes que le monde entier a été touché sur environ trois décennies, mais on s’en fout, c’est pas ça qui nous intéresse !

     Non, ce qui est cool, ce sont les pouvoirs. Et puis les États-Unis. C’est vrai, le reste du monde est si insipide. Donc les pouvoirs des super-héros, aux États-Unis. Voilà, on a fait le tour ! Sans déconner, l’Histoire n’est pas impactée par ce virus : poursuite des nazis après la guerre, chasse aux sorcières sous MacCarthy (on chasse les infectés en les accusant de communisme), période hippie, enchaînement des présidents américains, tout se passe comme si le virus n’avait jamais vraiment frappé. Sauf qu’on nous parle des Jokers, les malchanceuses victimes, comme d’une nouvelle minorité qui remplace les Noirs. Voilà…

     Parce que, quand même, on parle d’un virus extra-terrestre. Et un des personnages principaux et récurrents EST un extra-terrestres : mais non, en fait tout le monde s’en fiche. Il y a de la vie ailleurs, des êtres humains ailleurs, mais bon, c’est pas si important. En fait, la lecture de ce recueil est entravée par deux dynamiques qui s’annulent mutuellement : le côté spectaculaire/incroyable/catastrophique du virus, et d’un autre côté le manque flagrant de conséquences. C’est en fait un gros pétard mouillé, et à peu près aussi passionnant à découvrir qu’un trombonne qu’on retrouve sous un tas de paperasse en rangeant son bureau.

     Je terminerai juste avec les Jokers (en opposition aux As qui eux ont vraiment du bol d’avoir une belle gueule et des pouvoirs super chouettes). Le roman n’en présente pas un seul. On suit exclusivement des As, et quelques humains (au moins un je crois) normaux. Les Jokers sont toujours montrés comme ayant une vie vraiment intéressante : ils se battent pour leurs droits, s’organisent en tant que minorité exclue pour survivre. Ce ne sont plus vraiment des humains, ils sont réellement différents, rarement pour le meilleur. Bref, et on a pas un seul personnage principal Joker, pas une seule nouvelle parmis les quinze qui traite spécifiquement de Jokers autrement qu’en victimes, méchants, ou figurants d’un mouvement social qui permettent de brosser une fresque socio-historique en les substituant sans vergogne aux Noirs. Le parallèle est même assez dérangeant, puisqu’en gros, toute l’Histoire est inchangée, sauf les mouvements pour les droits des Noirs qui sont juste remplacés par ceux pour les droits des Jokers. C’est vrai, ça pour le coup c’est pareil, c’est interchangeable.

Et donc ?

     Et donc, par pitié, abstenez-vous. Je sais que le recueil date de 30 ans quasiment, mais en terme d’ouverture sur le monde et sur autrui, c’est moyen-âgeux. Les femmes, les Noirs, les handicapés, tout le monde prend cher dans cette apologie du super-héros américain. Aucune saveur, aucune réflexion, aucune originalité, les auteurs se sont tirés eux-même dans le pied en prenant comme idée de départ pour leur uchronie un pur prétexte qu’ils n’exploitent pas plus de 3 pages. Ce recueil est fait par des amis autour d’une table de jeu de rôle, et pour ces mêmes personnes, amis, autour d’une table de jeu de rôle. Si vous voulez de bonnes histoires de super-héros, allez plutôt vous chercher un bon comics, mais épargnez-vous Wild Cards.

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Les monades urbaines, de Robert Silverberg

Les monades urbaines, de Robert Silverberg

     Robert Heinlein, George Orwell, Aldous Huxley, Franck Pavloff dans une certaine mesure… Et Robert Silverberg maintenant, qui rejoint mon petit peloton d’auteurs qui en quelques pages vous brossent un tableau si effroyable, et si effroyablement pertinent, que le sommeil vous quitte pour quelques temps. Pas d’horreur ni d’épouvante ici – encore que – mais bel et bien un questionnement puissant sur l’humanité, et sur la destination vers laquelle nous tournons nos pas.

Résumé :

     Le XXème siècle a été le théâtre du chaos le plus extrême. Les crises climatiques, militaires, économiques ont ébranlé puis mis à bas nos sociétés. La surpopulation a atteint des seuils de plus en plus critiques, à tel point que l’humanité s’est vue contrainte de se réorganiser radicalement.

     Nous voici en 2380, et la paix est revenue. La population mondiale avoisine les 75 milliards d’individus. L’humanité a abandonné la terre ferme pour se retrancher dans des tours hautes de trois kilomètres où cohabitent près d’un million d’habitants : les monades urbaines.

     La vie y est dictée selon plusieurs impératifs : abolition de la vie privée, de l’intimité et de la pudeur, de la jalousie, de la propriété. La natalité et la reproduction sont devenues les nouveaux idéaux : croître, croître toujours plus, la plus sacrée des fins. Liberté sexuelle absolue. Réduction de la frustration. Utilisation banalisée de psychotropes puissants.

     Une existence paisible, organique, humaine, sereine et heureuse. La plupart du temps. Car certains – un sociologue venu de la colonie de Vénus, un historien passionné des mœurs du XXème siècle, un électricien rêvant de visiter le monde extérieur -, écrasés par le carcan de la société, montrent les signes d’un flétrissement de ce modèle de perfection. Car dans un monde clos où vivre ensemble sans barrière est la norme, le moindre comportement asocial est une pathologie sanctionnée par la mort…

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À chaud :

     Alors, par où commencer ? Les monades urbaines est un roman qui nous présente un futur relativement proche et atteignable, et une société bien moins hostile et détestable (à première vue) que celle, par exemple, de 1984. Le roman est très court, organisé en plusieurs chapitres, chacun narrant une tranche de la vie d’un habitant de la monade 116. Ces différents récits s’entrecroisent, et s’enchaînent de manière chronologique. L’écriture est légère, fluide, retranscrit particulièrement bien les errances intérieures des personnages, leurs tourments, leurs rêves, leur auto-persuasion souvent. On chemine dans la monade 116 selon un parcours bien précis : d’abord l’arrivée d’un sociocomputeur (un genre de sociologue) complètement étranger à la monade. Occasion pour le lecteur d’être introduit aux grandes lignes de cette société. Puis, on découvre des personnages aux fonctions et statuts différents, nous permettant ainsi de nous faire rapidement une idée précise de la vie dans la monade 116.

     L’alternance des personnages nous amène à comprendre la monade de l’intérieur : comment elle se justifie (un processus que traitait déjà Étoiles, garde-à-vous !), et comment ses habitants en font l’expérience, à quel point ils sont satisfaits de leur vie. Et puis, petit à petit, on s’éloigne de cet idéal, de cette perfection accomplie pour découvrir où et pourquoi le verni se craquelle. Quelles pressions pèsent sur les individus, quels manques infinis la monade leur impose-t-elle. Ainsi, la jalousie ressurgit-elle par endroit, plongeant les victimes de cette émotion archaïque dans un tourment destructeur. D’autres aspirent à l’extérieur : quoi que la vie ait de merveilleux dans la monade, les vitres de cette tour vertigineuse donne toujours à voir un monde vaste et à jamais inaccessible. Comment ne pas y être sensible ? Comment ne pas souffrir de cet espace à perte de vue quand on vit entassé dans un immeuble clos ? Et puis, malgré une apparente égalité, la structuration même du bâtiment et l’attribution de logements dépend d’une hiérarchie sociale très figée. Au sommet, les élites et leurs appartements aux nombreuses pièces, quand au pied de la tour, les familles s’entassent, toujours plus nombreuses…

     C’est un autre élément assez dérangeant de ce livre : on nous dépeint d’abord un monde parfait, libre, et paisible. La liberté sexuelle est totale, cristallisée dans une coutume : les promenades nocturnes. La nuit, chaque individu peut errer dans les étages pour pénétrer dans d’autres logements à la recherche d’amants, amantes. C’est tout à fait naturel. Mais ce qui apparaît, ce qui nous est présenté comme une liberté totale est une véritable privation directement liée à la vie dans une communauté cloisonnée. En effet, se refuser à quelqu’un, sexuellement, est un crime passible d’une peine allant de la reprogrammation mentale à la mort pure et simple. Il n’est jamais fait mention de viol dans une monade, et on n’y découvre aucun rapport non consenti, pour la simple raison que le refus est impensable (il ne peut littéralement pas être envisagé comme une possibilité). La sexualité joue deux rôle : apaiser les esprits en neutralisant la frustration, et se reproduire. Procréer est devenu l’idéal moral, religieux et politique de chaque individu. Dans ces conditions, la propriété de son propre corps est tout simplement abolie, et c’est à partir de ce constat que le monde idyllique se morcelle pour le lecteur. Ajoutons à cela une sexualité pratiquée dès que possible, c’est-à-dire aux alentours de douze ans, et le malaise saisit cette fois à la gorge pour ne plus lâcher.

     Encore une fois, la finesse de ce roman est de nous montrer une société qui semble parfaite, vue de l’intérieure, en reléguant loin à l’arrière plan les bouts de scotch qui maintiennent l’ensemble intact. La verticalité, remède à la surpopulation, apparaît comme une solution parfaite. Or, ce que nous montre discrètement l’auteur, c’est que ça ne fonctionne qu’à un prix terrible : usages massifs de drogues et euphorisants (notamment le déconsciant, un produit qui retire ses pensées au consommateur), dépossession de son corps pour garantir un plaisir sexuel à tous, tout le temps. La monade, cette ruche massive de 3km de haut est en réalité une structure si fragile que la moindre incartade de la part d’un individu lui vaut une exclusion permanente, direction les fours qui permettront de reconvertir son corps en énergie pour alimenter la monade. En bref, sous couvert de liberté, la vie dans une monade est bornée par des impératifs de survie si stricts que l’individu se retrouve broyé, digéré et recraché dans un moule duquel il n’a aucun espoir de s’échapper.

Et donc ?

     Les monades urbaines de Robert Silverberg est un incontournable pour les férus de science fiction et notamment pour ce type de SF qui nous implore de réfléchir à notre monde en songeant deux minutes à ce vers quoi il se dirige. Évidemment, nous ne vivrons probablement jamais à 75 milliards dans des tours gigantesques. Mais Silverberg nous interroge sur ce que nous sommes prêts à abandonner pour survivre, et pourquoi la question « comment bien vivre ? » peut rapidement se transformer en un mantra tel que « nous vivons ainsi parce que c’est la seule solution », excluant tout questionnement, toute imagination, et tout changement.

     À noter, tout de même, que si la lecture est agréable dans sa forme et intelligente dans son contenu, la place de la sexualité et le fait qu’elle concerne des individus parfois extrêmement jeunes peut être déplaisante. Il n’y a là aucune apologie, simplement la description d’une dérive détestable, mais de fait, certains passages sont pour le moins écœurants. À garder à l’esprit avant de se lancer dans cette lecture !