L’homme à l’envers, de Fred Vargas

L’homme à l’envers, de Fred Vargas

     J’aime bien Jean-Baptiste Adamsberg. Un type à l’esprit à la fois embrumé et clairvoyant. Un homme qui sait se perdre dans le brouillard, sans savoir ce qu’il fait, mais avec l’intime intuition d’être sur la bonne voie. Un personnage principal délicieux pour un roman centré sur le cheminement intellectuel et émotionnel des protagonistes. Et ça tombe bien, car on ne va pas parler de lui (en tout cas très peu, et vraiment pas tout de suite).

Résumé :

     Camille s’est réfugiée dans le Mercantour. Elle y compose de la musique pour des feuilletons un peu niais, et s’organise les méninges en compulsant son Catalogue de l’outillage, avant d’aller réparer chauffe-eau, tuyauterie et salle de bain dans le petit village de Saint-Victor. À ses côtés, le distant trappeur canadien, spécialiste en grizzli, lui sert de compagnon. Il panse ses blessures de cœur, quant il n’est pas absorbé par la montagnes à la recherche des loups dont il surveille l’installation.

     Car ces prédateurs ancestraux sont réintroduits dans le Mercantour, au grand dam des éleveurs de la régions. Une haine viscérale, tapie dans les cœurs, et qui n’attend qu’une chose pour se déverser sur la tranquillité de la campagne : une attaque. Elle va se produire bien vite, et se répéter, exacerbant la rancœur des éleveurs, enflammant les passions. Et rien ne pourra plus s’arranger lorsque la bête commence à s’attaquer à l’homme.

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À chaud :

     Ce roman est une suite plus ou moins direct de L’homme aux cercles bleus. On y retrouve très brièvement Adamsberg, dont on comprend que sa vie n’a pas changé : il laisse son esprit vagabonder sans contrôle, poursuit les criminels avec une ténacité implacable quoiqu’il ne sache que rarement lui-même comment s’y prendre et pourquoi malgré tout, il y arrive. On quitte donc rapidement le commissaire pour se focaliser sur Camille, l’amour de sa vie, qui après avoir traversé le monde de long en large s’est arrêtée en compagnie d’un trappeur canadien à Saint Victor, dans le sud de la France.

     C’est l’élément qui m’a véritablement captivé dans ce livre. Dans Les cercles bleus, on découvre la personnalité chancelante, vaporeuse d’Adamsberg, et son histoire d’amour avec Camille est décrite comme un fantasme, une rêverie incroyable de passion et de tendresse. Mais comme chez le commissaire, cette histoire n’a rien de tangible : elle est terminée depuis longtemps, et il n’en reste que quelques filaments éthérés auxquels l’esprit du commissaire s’agrippe de toutes ses forces. Ici, on découvre donc Camille en tant que protagoniste, et la porte nous est ouverte sur ses pensées. Et tout devient clair. Camille est le pendant d’Adamsberg, tous deux semblent aussi imperméables à la réalité, aussi rêveurs, aussi cabossés l’un que l’autre. Ce deuxième tome est un vrai miroir qui permet, en nous laissant découvrir Camille, de mieux comprendre Adamsberg. C’est une très belle histoire, un peu triste, un peu lointaine, mais vraiment émouvante.

     La galerie de personnages est aussi remarquable. On y trouve Soliman, jeune homme recueilli par une vieille fermière après avoir été abandonné à sa naissance. Ses dialogues sont d’un humour fin et élégant, entre citation de mémoire du dictionnaire Larousse et concoction de mythes et légendes appropriés à chaque situation. À ses côté, le Veilleux, un vieillard sec et stoïque, qui aime comprendre les choses, ouvert d’esprit mais teinté par la tradition, bienveillant, loyal. Chaque personnage de Fred Vargas, protagonistes comme figurants, est suffisamment caractérisé pour devenir à sa manière inoubliable, sans s’encombrer de descriptions à n’en plus finir. Elle dépeint ses personnages d’une manière subtile et frappante, manière de laisser au lecteur tout le loisir de terminer de brosser ces portraits.

     L’homme à l’envers est un polar. On y retrouve toutes les pièces. Mais comme l’esprit d’Adamsberg, elles sont assemblées d’une manière bizarre, inattendue, incongrue et pourtant tout à fait fonctionnelle. L’enquête nous emmène sur les traces de la bête, mais le danger n’est jamais vraiment proche, ou jamais tout à fait celui qu’on attend. Le roman se déroule de façon très fluide, comme un road-movie, une sorte de Tarantino sans excès, apaisé, une histoire de gens paumés qui s’agencent entre eux pour former un tout grotesque et solide.

Et donc ?

     Et donc, ce roman se lit avec un plaisir indéniable. Comme pour le premier, j’ai l’impression en tenant un livre de Fred Vargas d’être une créature lourde et pataude, tenant au creux de mes mains une petite chose fragile, volatile et belle. Pour plonger dans ce roman, il faut accepter un rythme lent, des personnages atypiques et qui peuvent heurter ceux d’entre vous les plus cartésiens, et une intrigue policière assez lointaine. Mais si ça vous semble un marché acceptable, vous allez pouvoir y trouver des âmes magnifiques, des personnalités somptueuses, des échanges à la fois salement prosaïques et terriblement poétiques.

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Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, de Harper Lee

     Faire un petit pas en dehors de sa zone de confort, et se laisser submerger. Je pense difficilement pouvoir faire une introduction qui mette mieux les choses en perspective après cette lecture.

Résumé :

     Scout est une enfant du village de Maycomb, en Alabama. Nous sommes dans les années 30, elle a six ans. Son frère, Jem, son aîné de quatre ans, l’accompagne dans leurs jeux, leurs aventures d’enfants, leur découverte du village à travers un regard de moins en moins innocent.

     Atticus Finch, leur père, est un vieil homme veuf, un avocat renommé dans tout le comté, et un père qui, bien que distant, n’a autre chose à cœur que de former ses enfants à comprendre le monde qui les entoure.

     Scout et Jem mène leur vie d’enfant, fasciné par le mystère que représente Boo Radley, un voisin aussi discret qu’inaccessible, un fantôme qui alimente les jeux et les rêves des deux enfants Finch. Cette tranquille insouciance se trouve néanmoins mise à mal quand leur père doit se charger de la défense d’un homme noir, attisant les médisances et la colère dans tout Maycomb…

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À chaud :

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est avant tout un subtil roman d’initiation. On n’y trouve pas de protagoniste qui se métamorphose complètement après moult épreuves spectaculaires, aucun héroïsme unanimement admiré et célébré dans un final en apothéose. Non, et pourtant, ce sont bien des épreuves écrasantes auxquelles font face les protagonistes, et l’héroïsme des personnages est autrement plus admirable que dans tout ce qu’il m’a été donné de lire depuis bien longtemps. Roman d’initiation donc, en ce qu’il se déroule sur près de trois années, narré à travers le point de vue de Scout, fillette de six ans, et qui évolue tranquillement, par une subtile accumulation de micro-changements, imperceptibles au jour le jour ni de chapitre en chapitre. L’auteur y maîtrise la lente et implacable transformation de son personnage principal, comme si elle décomptait elle-même le temps, grain de sable par grain de sable.

     Le spectre des événements du roman s’étend de la plus juvénile bagarre entre frère et sœur, de l’affrontement entre l’effrontée Scout et sa rigide tante Alexandra… Jusqu’à des conflits entre élèves sur la valeur de leurs parents respectifs, au combat d’un homme droit pour le respect et avant tout l’affirmation de l’humanité d’une population à peine émancipée et encore embourbée dans la haine et le mépris de leurs alter ego blancs. Cette myriade d’intrigues exposée par les yeux d’un enfant avec cette touche de confusion dans la chronologie permet de porter sur tout cela un regard cher à l’auteur comme à Atticus Finch : l’innocence.

«Tu n’es pas sensible, c’est seulement que ça t’écœure, c’est ça ?»

     Lire ce roman en 2016 permet de ressentir cet écœurement ; de sentir peser sur la population noire de tels préjugés, une telle propension à les accuser de tout. Cette facilité de les pointer du doigt pour les accuser du moindre mal, par seul principe qu’ils sont différents. Le roman explore les nombreuses facettes de cette attitude. On la trouve même résumée dans la bouche de Jem lorsqu’il pense, du haut de ses treize ans, avoir cerné les gens du comté de Maycomb : il y a les honnêtes gens, les gens un peu beauf, les déchets de la société, et les noirs. Et chaque caste méprise celle d’en dessous. C’est plus compliqué que ça, mais c’est aussi comme ça, malgré tout, que fonctionne la petite société de Maycomb, au grand dam, pour différentes raisons, d’Atticus, de Miss Maudie, de Scout et de Jem. Et la finesse du roman, en offrant le point de vue d’un enfant, est de mêler deux choses à la fois complémentaires et contradictoires : l’innocence bienveillante, et l’éducation, reflet des convictions de la famille, de la société. Scout est touchante parce qu’elle vit les choses à fleur de peau, et réfléchit de tout ce que lui permet son petit être. Souvent, elle ne formule pas clairement les réponses aux nombreuses questions qui l’animent, mais réagit : elle se bat, s’offusque brutalement, se met à pleurer. Rien de facile dans ces recours, toujours l’intelligence de rendre ces réactions organiques, naturelles, cohérentes. On est en perpétuelle empathie avec cette enfant qui se trouve bouleversée par des choses qui aujourd’hui nous semblent évidemment aberrantes, mais qui il y a encore quelques décennies étaient constitutives de la société. C’est la capacité de rendre compte des deux faces de cette pièce qui donne son caractère percutant au roman, qui nous remue jusque dans les recoins de notre être.

«Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter.»

     Un autre résumé parfait (quoique incomplet) de l’œuvre. Harper Lee nous offre une cristallisation de la droiture, de l’honneur, du courage et de la bonté en la personne d’Atticus Finch. J’ai plusieurs fois eu les larmes aux yeux à la lecture de l’oiseau moqueur (pardonnez, mais le titre est outrageusement long et je pense que vous avez compris de quoi on parle ici), et chaque fois ou presque, Atticus en était la cause. Parce que mon cœur se serrait de concevoir, par les mots de l’auteur, une personne si exemplaire et si absente de mon existence. Qui a la chance de connaître dans sa vie un Atticus Finch ? Il est plusieurs fois dit de lui que la communauté reconnaît sa valeur, et notamment sa capacité à se charger des besognes que personne d’autre n’accomplirait. À quel point est-ce triste ! Et pourtant vrai… Atticus nous offre la vision d’un homme incapable de se laisser aller à rien de moins que le meilleur. Un être conscient des travers de l’homme, mais doué de l’empathie nécessaire pour comprendre que si chaque homme a ses responsabilités, il pèse aussi sur lui d’innombrables codes – société, famille, tradition, effets de masse… Atticus n’espère pas voir un changement de son vivant, il sait qu’un temps démesuré sera nécessaire, mais il sait également que c’est l’action des hommes, inlassable, animée des meilleures intentions et d’une raison sereine, et inébranlable génération après génération, qui amènera un monde meilleur. Il n’est qu’un pion, qu’une goutte d’eau dans l’océan, et accomplira néanmoins ce qu’il estime être son devoir avec la certitude qu’aucun autre mode de vie ne peut l’autoriser à espérer un meilleur avenir pour ses enfants, ses descendants.

     Et enfin, c’est peut être ça qui m’a le plus déçu. Ou devrais-je dire, la seule chose qui m’a déçu. Quelque chose que je n’ai senti qu’en refermant le livre, qui m’a fait me dire « avec ça, le livre aurait été parfait »… La galerie de personnage est riche, on y trouve un médecin rigolard et optimiste, une tante acariâtre mais tourmentée entre le devoir des apparences et la bienveillance masquée envers sa famille, un voisin si secret qu’il en devient mystique, un mauvais homme sans une once de lumière en lui, et Atticus, le hérault de la loi et de l’égalité. Très bien. Parmi les personnages « bons », ceux dont la morale est exemplaire, fondée sur des valeurs humanistes, on compte également Miss Maudie, Jem et Scout bien qu’ils soient encore jeunes… Malheureusement, au terme de ce roman qui aborde de manière quasi frontale la ségrégation et la discrimination envers les noirs, où sont ces derniers ? Et surtout quel rôle ? Je sais bien que l’époque était telle et le roman étant un tantinet historique, placer un ersatz de Rosa Parks aurait pu sembler appuyer grossièrement sur le pathos. Mais Atticus Finch n’est ni un révolutionnaire, ni un héros flamboyant. C’est un vieil homme à la fois désabusé et enraciné dans un idéal de justice. Nombre de ses interventions sont édifiantes et pourraient devenir des maximes pour conduire nos vies. Pourquoi n’avoir pas une telle force, une telle voix à un personnage noir ? Les occasions ne manquaient pas, les personnages ne manquaient pas. Et en définitive, certes, ce roman est progressiste, et tout en tenant compte des traditions du sud américain, il appelle désespérément à une évolution des mentalités. Mais les noirs n’y tiennent qu’une place de gentil serviteur ou d’innocente victime, ou encore d’émeutiers en colère. Soit, c’était peut être la norme en ce temps. Mais vraiment, j’aurais aimé entendre le genre de discours d’Atticus dans la bouche de Tom Robinson, cette force tranquille, cette résignation dans la défaite à viser la victoire totale. Le roman n’en aurait eu que plus de justesse et de puissance.

Et donc ?

     Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman merveilleux. Il dégage une fraîcheur et un humour léger qui vous tirera immanquablement le coin des lèvres au gré des pages. C’est aussi une histoire émouvante, vue à travers le regard d’une enfant à qui échappent les subtilités (certaines en tout cas) absurdes de la vie d’adulte. C’est une photo d’une époque sombre et tragique, pas si lointaine, pas si différente de la notre. Pas assez différente, pas encore. C’est une histoire aux enjeux à la fois locaux et banals par le nombre d’affaires similaires et qui ont jalonné notre Histoire, mais si représentative de l’écœurement viscéral que suscite l’injustice raciale que les larmes vous viendront aisément. Enfin, c’est un roman d’espoir. Non pas d’espoir vain et passif : « allez, ça ira mieux, ça finira par aller mieux », mais plus de cet espoir dur et éreintant, de cette foi en la droiture morale, de cette croyance fragile que l’ont peut légitimement espérer le meilleur en devenant soi-même parangon de valeurs justes et raisonnées. C’est un roman qui prône avec une douceur ferme le pouvoir de la curiosité, de l’empathie et de la culture. Si ce n’est déjà fait, lisez donc cet unique roman magistral qu’est Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Faites-le lire à vos enfants, lisez-le, relisez-le. Soyez chacun un Atticus que l’on regardera avec admiration, et les choses iront mieux. C’est la promesse d’Harper Lee, et rien que pour ça, le genre humain peut l’en remercier.

Le cycle des robots I : Les robots, d’Isaac Asimov

Le cycle des robots I : Les robots, d’Isaac Asimov

     Réexplorer un univers qu’on a connu intimement dans l’enfance est toujours une entreprise risquée. J’ai grandi avec, pour m’endormir le soir, les dilemmes liés aux trois Lois de la robotiques, le questionnement sur la pensée artificielle… Bien sûr, je n’y comprenais pas grand chose, mais c’était là, ancré comme peuvent l’être les contes qui bercent nos premières années. En s’attaquant à nouveau au cycle des robots avec un regard adulte, les mêmes questions se posent, les mêmes débats intérieurs s’animent, et la même soif d’Asimov se répand petit à petit dans mon esprit de lecteur.

Résumé :

     Susan Calvin est une vieille femme au regard glacial, dont le sourire tient de l’hypothèse non-vérifiée, et qui a passé l’essentiel de son existence à confronter son intelligence à la problématique naissante des machines pensantes. Robopsychologue de renom, elle consacre sa vie à étudier le fameux cerveau positronnique et le comportement robotique conditionné par trois lois fondamentales :

Première Loi : un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger.

Deuxième Loi : un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la Première Loi.

Troisième Loi : un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

     Un journaliste de l’Interplanetary Press obtient un entretien avec le Dr Calvin afin de produire un article retraçant l’histoire de la robotique à travers le point de vue d’une de ses plus éminente actrices. Elle accepte donc de raconter plusieurs anecdotes, chacune mettant en scène une problématique ayant menacé l’expansion de la robotique dans les sociétés humaines.

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À chaud :

     Ce premier tome du Cycle des robots est donc un recueil de nouvelles, chacune étant introduite par un journaliste, après une brève discussion avec le Dr Calvin. La narration devient ensuite une version romancée de l’entretien avec elle. La grandeur de cet ouvrage tient essentiellement à l’apparente perfection des trois lois fondamentales, et à la facilité avec laquelle Asimov met en scène les anecdotes prouvant la faillibilité d’une création humaine, si sophistiquée soit-elle.

     Dans sa préface, Asimov raconte l’histoire de Mary Shelley et de son Frankenstein, afin de trancher avec une tradition qui voudrait systématiquement faire de la créature de l’homme une menace, une entité vouée à se retourner contre son créateur s’étant aventuré en un domaine interdit. Cette conception lasse Asimov, qui conçoit alors ses Trois Lois et crée ainsi des robots dociles, bienveillants, intelligents et dont les éventuels dysfonctionnements sont l’œuvre de la sottise humaine, de l’emportement émotionnel des maîtres face à leurs serviteurs, ou encore l’énonciation d’ordres contradictoires ou de circonstances déséquilibrant les injonctions des trois lois.

     Dans ce recueil, point de complot pour dominer les humains. Point de viles machinations pour asservir nos fragiles carcasses organiques, pas même l’ombre d’une révolte organisée. On y trouve plutôt une recherche, souvent menée par le Dr Calvin ou par l’excellent duo de testeurs Gregory Powell et Michael Donovan – Greg et Mike -, recherche visant à isoler l’erreur humaine ou le raisonnement logique ayant conduit un robot à dévier de son comportement habituel. Bien que les robots d’Asimov aient un petit quelque chose d’effrayant tant ils paraissent puissants et potentiellement supérieurs, c’est toujours un regard emprunt d’une forme d’amour que l’on pose sur eux, en particulier à travers le personnage de Susan Calvin, dont il est plusieurs fois répété, souvent par elle-même, qu’elle préfère les robots aux humains. Les robots d’Asimov ne sont pas une création monstrueuse d’une société déséquilibrée, tourmentée par d’obscurs impératifs égocentriques. Au contraire, on découvre une humanité apaisée dont les robots seraient la progéniture désirée, et ce premier tome du cycle une narration de parents – Dr Calvin, Greg et Mike… – accompagnant leurs enfants vers l’épanouissement.

     Le style du recueil a, forcément, un petit peu vieilli. Il est assez drôle de comparer les anticipations formidables d’Asimov concernant la robotique, certaines inventions comme le visiophone, l’exploitation de l’énergie solaire, avec des éléments aujourd’hui tout à fait archaïques. Rappelons que les nouvelles se situent dans un temps situé entre les années 2000 et 2040. Aussi, je n’ai pu réprimer un sourire lorsqu’au milieu d’un débat enflammé sur les implications d’une baisse de la priorité de la Première Loi sur les deux autres, on comparait l’attitude prostrée du Dr Calvin à un «poteau télégraphique». Ou encore lorsque l’auteur décrit comment le monde a évolué vers une disparition des nations au profit de vastes régions unies, en mentionnant comment l’une d’elle était formée d’une Union Soviétique jamais ébranlée par un quelconque effondrement. Autant de petites touches vieillotes qui ajoutent du charme à la lecture d’autant qu’elles n’entachent en rien la richesse de la réflexion.

     Pour terminer, j’aimerais parler un peu du style en lui-même. S’il s’agit indéniablement de Science-Fiction pure et dure, ce tome 1 du Cycle des robots est construit comme une succession d’enquêtes qui rappellent sans peine les investigations du célèbre personnage de Conan Doyle : Sherlock Holmes. En effet, chaque nouvelle – ou presque – est centrée autour d’une énigme, généralement un comportement robotique incohérent et apparemment inexplicable. Les protagonistes oscillent alors entre attribuer un comportement humain – et donc manipulateur, malveillant, dangereux – à un robot, ou bien considérer ce dysfonctionnement comme résultant d’une suite logique d’événements qu’il convient de remonter avec rigueur pour découvrir la source du problème. Il en résulte un dynamisme certain, un suspens modéré mais suffisamment prenant, et les nouvelles s’enchaînent assez vite, allant à l’essentiel en conservant un juste équilibre entre réflexion sur la robotique et résolution de l’intrigue. Légère frustration, la seule, pour ainsi dire : les dialogues et les réactions – humaines. Je n’ai pas su dire si elles étaient conçues ainsi à dessein, ou si elles reflètent un intérêt moindre de l’auteur. Toujours est-il que les robots ont généralement des descriptions d’attitudes et d’expressions extrêmement crédibles et cohérentes, tandis que les humains sont souvent en proie à des bouffées de colère, une expression corporelle et une gestuelle brutales et impulsives qu’on a du mal à suivre et à admettre.

     Voilà donc pour ce premier tome. Je précise (un peu tard ?) que je lis la nouvelle édition J’ai Lu de 2012, que je ne suis pas vraiment au fait des ordres de lecture/publication, ni de la chronologie générale de l’œuvre d’Asimov, en bref, je ne suis pas un puriste. Mais je vais continuer ce cycle, et probablement enchaîner avec le suivant, le cycle de Fondation. En attendant, je vous conseille sans hésiter ce livre : la science fiction n’y est pas trop agressive pour ceux qui n’y sont pas habitués, la narration est fluide quoique certaines descriptions et ellipses nécessitent de rester attentif, et le découpage en courtes nouvelles permet de se poser entre chacune pour y réfléchir. En bref un livre très agréable à lire et intelligent, aucune raison de ne pas s’y essayer !

Garrett, Détective privé I, de Glen Cook

Garrett, Détective privé I, de Glen Cook

     C’est un peu comme un Sherlock Holmes. Mais en bien moins british, plutôt potache. Et avec des elfes noirs et des trolls. Avec de la bière, de la bagarre, des conseils de fitness. Et même un assassin végétarien. Un trio de triplés de trois mères différentes, des gobelins accros au sucre, des paons espions, des licornes mangeuses d’hommes, et des rencontres musclées avec la bureaucratie municipale. Comment ? Absurde, incohérent, et débile ? Allons, allons. C’est de Glen Cook que nous parlons ici.

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Résumé :

     Garrett a passé cinq ans dans la marine du Karenta, comme soldat, lors de la guerre qui bat toujours son plein contre les armées du Venageti. Enfin démobilisé, il balance son bardas par dessus le bord, débarque et s’installe à son compte comme détective privé. Le bonhomme se fait une réputation, et enchaîne les affaires avec brio, en prenant bien soin de rester sur la paille entre chaque règlement d’honoraires.

     La routine, avec tout ce qu’elle a de bon. Ou de moins bon. Et puis arrive Rose, une jeune femme en partie gnome, elfe et autres obscurs croisements. Accompagnée de gros bras, elle demande poliment au détective de s’occuper d’une affaire qui lui tient pour le moins à cœur : la mort de son frère, Denis.

     Le Denis en question est un ancien compagnon d’armes du sieur Garrett, et la nouvelle le touche personnellement. D’autant que s’il croyait bien connaître son camarade, force est de constater que le défunt trempait dans un trafic loin d’être net, à mi chemin entre délit d’initié, contrebande de métaux précieux, et trahison de l’empire.

    Garrett prend conseil auprès de son mentor, l’homme-mort – un homme mort en décomposition mais dont l’esprit stoïcien habite toujours la carcasse -, s’arroge les services de quelques hommes de mains parmi lesquels Morlet Dotes, un elfe noir assassin et maître dans l’art de la diététique, et Dojango, un genre de… Gnome… Mi-troll, mi-kobold… Ainsi que de ses deux frères aussi massif que simplets.

     Et c’est ainsi que l’équipée s’en va dans le Cantard, zone de guerre toujours active, pour y retrouver l’ancienne compagne de Denis afin de régler une fois pour toute cette histoire d’héritage encombrant.

À chaud :

     La belle aux bleus d’argent, sous-titre de cette première aventure du détective Garrett, surprend par son mélange improbable de tout ce qui a un jour peuplé un roman de Fantasy. Créatures fantastiques, guildes de brigands, magie, polythéisme éclectique. On pourrait d’ailleurs faire un pavé pour traiter de la diversité de créatures mentionnées, sans parler des croisements, mais là n’est pas la question. Ce roman est un pari des plus osés en ce qu’il nous fait croire à une parodie dans les premiers chapitres, un hommage rigolard à la High Fantasy, pour finalement se transformer en un très crédible polar à peine ubuesque. Je ne reviendrai pas sur la galerie de personnages, autrement que pour pointer un détail important : ils nous sont présentés, en général, comme des pitres, des protagonistes absurdes et déjantés. Mais passée cette présentation, cette absurdité est dépassée, acceptée comme naturelle, et le roman suit son cours sans plus s’extasier ni s’arrêter devant chaque détail un peu bizarroïde. On est dans un monde de Fantasy complètement perché, ok, on avance.

     La réussite de ce parti pris (faire coïncider une intrigue sérieuse et aux multiples enjeux avec un univers grotesque et en apparence incohérent) tient essentiellement au procédé de narration. Glen Cook est un habitué de la première personne puisque ses Annales de la compagnie noire sont racontées de la même manière. Nous suivons donc les réflexions de Garrett, pour qui l’univers n’a rien d’étrange : il vit dedans. L’univers est présenté par un personnage qui l’habite, et on ne trouvera aucune analyse précise de géopolitique, d’ethnologie, de sociologie. Précisément parce que ça n’a aucune importance dans ce cas : toutes ces choses, si aberrantes et incroyables soient-elles, sont là, de fait. L’acceptation naturelle du narrateur transpire sur le lecteur, et après les quelques rencontres nécessaires, les moments de surprise le temps de se rendre compte que nous sommes bien dans un univers de pure fantaisie, on avance dans l’intrigue qui elle, pour le coup, n’a rien d’absurde.

     Alors pourquoi une telle galerie de créatures quand l’intérêt principal du roman se situe dans son aspect assumé de polar ? La réponse qui me vient d’emblée, c’est que Glen Cook aime la Fantasy. Il l’aime, la connaît, et se plaît ici à la pervertir pour servir ses sombres desseins d’auteur. La multitude de créatures est souvent issue d’un imaginaire relativement commun (les trolls, les licornes, les sorcières, les elfes…), et c’est l’occasion, en torturant ces représentations, de créer des personnages vraiment surprenants et inattendus (ai-je précisé que les licornes étaient des êtres perfides et pervers, mangeurs d’hommes et esclavagistes de chiens ?). Les personnages sont présentés comme des clichés, non pas parce qu’ils le sont, mais parce que c’est ainsi que se les figure un détective habitué à mettre les gens dans des cases d’un coup d’œil pour éviter de se faire poignarder dans une ruelle. Et c’est donc tout naturellement que nombre de ces clichés sont dépassés en même temps qu’on apprend à connaître les personnages, lesquels finissent immanquablement par briller sous un nouveau jour.

     L’intrigue, pour en finir, est dense et complexe. Le roman n’atteint pas les 300 pages, mais les acteurs de l’affaire de l’héritage de Denis se multiplient de façon exponentielle. Viennent se greffer aux principaux intéressés des gens qui n’ont rien à voir de prime abord, mais qui se voient contrariés par la simple présence de Garrett, qui fouille un peu trop là où ça ne le regarde pas. Ainsi, la cohérence du roman est renforcée : Garrett remue la merde, et les mouches s’agitent en conséquence. Pas de deus ex machina, pas de coïncidences artificielles où l’on pourrait sentir l’auteur se substituer au narrateur Garrett pour plier son histoire dans le sens qu’il veut. Non. Tout ça se fait de manière fluide. Seul bémol à la lecture : la confusion de la narration. C’est un trait propre à Glen Cook puisque son personnage du Toubib dans les Annales en souffrait aussi : entre les ellipses, les sous entendus obscurs et les raccourcis qui, rappelons-le, sont plutôt cohérents avec la narration avec la première personne (de fait, le personnage vit les événements racontés en temps réel, et il semble normal que sa retranscription soit parsemée de défauts), il est parfois nécessaire de revenir deux-trois pages en arrière pour se rendre compte qu’une phrase anodine recelait en fait un détail nécessaire. C’est un roman un peu traître, qui se présente comme vulgaire, simple et rigolo. Nenni ! Sans être vraiment intellectuel, faut pas déconner, on y trouve une intrigue complexe, des protagonistes nombreux aux agendas bien définis et salement entremêlés.

     Concernant l’humour, et promis je m’arrêterai là, il tient en plusieurs principes. On a, essentiellement au début, un comique de geste assez marqué qui s’estompe en même temps que disparaissent (presque) les blagounettes sur le régime alimentaire de Morlet et les calembours grivois sur tel ou tel type de créatures. Reste alors l’essentiel de l’humour de Glen Cook : son anachronisme léger et subtil qui nous laisse plongé dans un univers de Fantasy tout en laissant apparaître en surimpression le détective des années 50 assis à son bureau, stores tirés, la clope au bec et le café fumant, avec une voix off lasse expliquant que « c’était  une matinée comme les autres, dans cette ville pourrie par le crime » sur des images en noir et blanc un peu crado.

     Pour conclure, Garrett, détective privé : la belle aux bleus d’argents de Glen Cook est un très bon roman. C’est un pari réussi, un mélange des genres habile dont le succès tient à son point de vue extrêmement centré : l’univers est complexe et en apparence désordonné, mais la narration d’un personnage ancré dans ce monde permet d’y voir plus clair, et d’accepter ce qui pourrait sembler juste aberrant. J’avais tendance à le comparer à du Terry Pratchett : je n’en suis plus si sûr. Déjà parce que ça fait un bout de temps que je n’ai pas lu cet auteur, d’autre part parce qu’il me semble que Glen Cook ne fait pas dans le non-sens, bien au contraire. C’est plutôt un maître à ordonner le chaos, et son premier tome de Garrett en est un parfait exemple. Je conseillerai peut être, pour se familiariser avec l’auteur et comprendre son style et ses méthodes, de commencer par la Compagnie noire.

Le monocle de Bookatronix

Le monocle de Bookatronix

Bienvenue !

     La gestion de ce blog m’indique que tu es déjà un certain nombre à traîner sur ces pages, et peut être qu’un petit morceau de présentation t’as fait défaut. Je vais t’épargner les classiques informations sur ma vie, tu n’en auras pas besoin ici, et faire de mon mieux pour te donner la paire de lunettes adéquate pour lire les bêtises que j’écris ici.

     Si tu es là, j’imagine, c’est que tu te perds dans l’espoir de trouver quelque chose par hasard, et ce quelque chose, je le soupçonne d’être un livre, un auteur, pourquoi pas un genre tout entier. Je ne vais pas te mentir et te promettre d’être absolu, objectif ni même de bonne foi. En fait, je te fais ici-même le serment du contraire : tout ce que tu liras ici est emprunt du plus éhonté des subjectivismes.

     T’ayant averti, je peux maintenant te présenter le prisme à travers lequel je lis, aime et abhorre. Un petit parcours de lecture qui t’aidera peut être à cerner mes points de vue, dans l’espoir qu’un jour, si on discute, on puisse parler de la même chose sans s’écharper sur le sens des idées, en se concentrant plutôt sur leurs articulations.

     J’ai découvert les livres quand on a commencé à me les lire. Là dessus, mes parents n’ont pas chômé et se sont habilement répartis la tâche : ma mère s’est débrouillée pour me nourrir de contes et m’élever en homme au fait d’une certaine culture classique. Grimm, Perrault, Anderson et j’en passe, ceux qu’elle ne me lisait pas je les feuilletais moi-même (quand je ne coloriais pas dessus pour corriger les illustrations qui ne me plaisaient pas ou pratiquais une censure totalitaire en arrachant les pages dans un geste aussi théatrale qu’autodaféesque). Mon père s’est chargé de transformer toutes ces bonnes intentions en effort bienveillant pour faire de moi un geek bien ancré dans une culture tolkiennesque et azimovéenne. J’ai donc oscillé, le soir, entre entre La petite fille aux allumettes et des chapitres de Bilbo le Hobbit.

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     Globalement, j’ai toujours eu des livres à la main. Dès que j’ai gagné mon indépendance alphabétique, je me suis mis à compter sur les livres comme une roue de secours parfaitement fiable : si j’ai un problème, la solution est probablement dans un bouquin. Encyclopédies pour enfants, des herbiers, manuels de classification des cailloux… Tout était bon à lire pour apprendre et comprendre.

     Avec le collège, je me suis un peu détaché de la lecture pour rentrer dans le moule du « scientifique », je lisais les romans dont on avait besoin pour le cours de français, quelques œuvres de littérature jeunesse, et je me rabattais essentiellement sur les bandes dessinées. Au lycée, j’ai retourné ma veste, abandonné les sciences pour me déclarer littéraire et philosophe, dévoré autant de classiques que possible jusqu’à indigestion. Je lisais des choses qui m’échappaient complètement pour le simple plaisir des les avoir à la main et dans ma bibliothèque. Ça a été une période sombre, dont je ne retiens pas grand chose exceptées quelques notions de Platon et Descartes.

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     Et puis la vingtaine passé, j’ai commencé à concrétiser un désir qui pulsait entre quatre murs de frustration : le jeu de rôle. J’avais dès trois-quatre ans accès à des livres de règles (le Monstrous Manual d’AD&D 2 ! Nostalgie), on m’en a offert d’autres pendant l’adolescence, mais sans que je trouve l’indispensable groupe de potes pour s’y essayer dans les règles de l’art. Arrivée sur Paris et c’est la plongée tête la première dans ce milieu assez incroyable. Ça a été une véritable explosion de mon imaginaire, d’abord dans de prudentes approches des classiques du genre et, petit à petit, glissade acrobatique vers les plus obscurs pavés de Dark Fantasy.

     Je suis toujours dans cette dernière période, mais je pense être en train d’atteindre un point d’équilibre où je souhaite avant tout lire des choses passionnantes. Intelligentes sans être pédantes. Oniriques mais pas inconséquentes. Humaines, mais pitié, sans mièvrerie. J’apprécie un livre qui se lit tout seul, mais s’il résiste, c’est mieux. Si je ne me transforme pas d’une manière ou d’une autre entre la première et la quatrième de couverture, ça ne m’intéresse pas. Je ne dévore pas deux cents livres à l’année, mais j’espère découvrir quelques pépites qui valent le détour.

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     Et donc, c’est un peu ça le but de Bookatronix. Parler de bouquins, d’idées, de passions. Se nourrir l’imaginaire d’aventures, de drames, d’angoisses, d’épopées. Je m’oriente essentiellement vers la Fantasy, les Polars et la Science-fiction, mais je sens bien cette petite voix qui m’appelle au loin, ce tas d’auteurs classiques et contemporains que je ne sais pas encore par quel bout prendre.

     Donc, toi qui traîne ici envers et contre tout (et soyons francs, tu es probablement un proche que je tanne pour partager mes lectures), lis-moi, réponds-moi, contredis-moi. J’espère pouvoir te donner quelques idées de trucs auxquels tu n’aurais pas pensé, et pourquoi pas m’aventurer vers tes horizons si tu prends le temps de laisser ta voix dans le coin.

Bonne lecture !

Les Îles Glorieuses I : Clairvoyante, de Glenda Larke

Les Îles Glorieuses I : Clairvoyante, de Glenda Larke

     On ne juge pas un livre à sa couverture. Oui et non, je dois avouer que c’est quand même la première chose qui frappe, et une photo ou une illustration qui a de la gueule, ça pousse à retourner l’objet pour aller tâter de la quatrième. Bon. Eh bien, pour sa couverture, comme pour Glenda Larke, je n’ai pas bien su quoi en penser. Plongeon dans un tourbillon sans remous.

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Résumé :

     Les Îles Glorieuses sont un archipel où cohabitent de nombreuses cultures, des peuples, des langues, des traditions politiques… Mais tout ceci bien sagement sous l’égide des Vigiles. Ces derniers sont l’un des peuples des Îles Glorieuses, qui ont réussi à gagner une influence considérable sur les autres grâce à deux outils : les bonnes valeurs morales et l’art des illusions, la magie sylve.

     Braise Sang-Mêlé est à la solde des Vigiles, plus spécifiquement du Conseiller Duthrick, un homme aussi vertueux en façade qu’antipathique en privé. Braise travaille donc pour ses intérêts politiques, et se rend sur la Pointe-de-Gorth, une île où les marginaux vivent reclus dans des conditions de vie désastreuses. Braise espère néanmoins y trouver une jeune femme promise à un mariage arrangé, mais qui a pris la fuite pour y échapper.

     Il s’agit d’une mission importante pour Braise, qui compte bien s’en tirer avec assez d’argent et de prestige pour exiger la citoyenneté sur l’île des Vigiles et quitter ainsi sa condition de rebut de la société. Hélas, à peine arrivée, une puanteur envahit l’air et annonce à Braise que cette mission sera plus périlleuse que prévu. La magie carmine, l’antithèse de la bienveillante magie sylve, empeste la Pointe-de-Gorth et présage d’affrontements aux enjeux capitaux.

À chaud :

     J’ai le plus grand mal à garder une impression équilibrée de ce livre. Tantôt je m’en veux d’avoir perdu mon temps sur ce roman, tantôt je me prends à imaginer ce qui pourrait se passer ensuite et à songer à me procurer le tome 2.

     Il faut dire que ce roman n’est pas mauvais. On y trouve un monde insulaire qui ne présente pas les repères habituels : la nourriture, les matériaux, les créatures sont souvent dépaysants, et quoique ça semble un détail, c’est ce maillage de petites choses qui donne au livre une partie de son ambiance déroutante.

     Le ton du roman est d’ailleurs surprenant, puisque, hormis l’épée sur la couverture et le contexte résolument typé médiéval/renaissant, la construction des premiers chapitres ressemble à celle d’un roman noir. Le protagoniste est une détective ombrageuse, tourmentée, plongée dans des bas-fonds qu’elle connaît bien et qu’elle n’aurait retrouvés pour rien au monde, si ce n’est des circonstances imprévues. Braise est en confiance, domine la situation, il s’agit d’une histoire comme les autres… Jusqu’à ce qu’elle perde pied petite à petit, à mesure que la situation la dépasse. C’est assez typique, mais Glenda Larke fait fonctionner ça sans friction, le mélange des genres est crédible et la tension de l’enquête s’installe progressivement.

     Braise, enfin, est un personnage intéressant. Il s’agit d’une femme à l’enfance broyée par une société aux lois injustes, qui interdit la progéniture entre citoyens d’îles différentes. Or Braise est une Sang-Mêlée, et se retrouve donc abandonnée, malmenée, agressée, violée et enfin utilisée par ceux-là même qui édictèrent les lois qui firent d’elle une paria. Braise est donc une femme endurcie, à la morale ultra-pragmatique, à l’égoïsme de survivante. Malgré son histoire (peut être parce qu’elle a en partie été éduquée par eux), elle tient les Vigiles et les Sylves en haute estime et rêve de devenir l’un d’eux. Il s’agit d’un des principaux discours du roman : combattre une société rongée par la gangrène au risque de vivre en rénégat, ou céder à toutes les corruptions pour se garantir un petit coin de confort. Les discussions avec les différents protagonistes n’auront de cesse d’ébranler les convictions de Braise, mais si sa raison cède à l’occasion face à des arguments indiscutables, on perçoit tout de même un noyau dur, un roc de désir et de frustration qui continue de façonner sa pensée. En ce sens, elle est une héroïne profonde, passionnée et passionnante.

     C’est d’ailleurs elle qui narre l’histoire, et tout en étant très oral, la qualité de l’écrit ne cède pas aux facilités d’un roman raconté à la première personne. Chaque partie du roman est ponctué d’une lettre envoyée par un certain Fabold, un ethnologue d’une contrée lointaine qui retranscrit ses entretiens avec Braise (entretiens qui constituent donc le corps du roman). Et bien que l’idée semble rafraîchissante, astucieuse, c’est malheureusement là que le bas blesse…

     Les Îles Glorieuses sont un roman axé sans ambiguïté  sur l’enquête, la tension nerveuse d’un mystère qui se révèle à chaque pas du protagoniste vers le danger qui l’entoure. Or les interventions de l’ethnologue nous en apprennent beaucoup trop pour que demeure intact un quelconque suspens. L’ethnologue commente les événements du roman presque quarante ans après leur tenue, et désamorce ainsi une bonne partie de l’intrigue. La fin du roman quitte quelque peu le thème du roman noir pour revenir à une épopée de fantasy plus classique, avec ses sorciers maléfiques, des sortilèges de métamorphoses, des amours impossibles, mais là encore les interventions de l’ethnologue semblent ridiculiser l’importance des événements qu’il raconte en expliquant brièvement comment le monde s’en est trouvé changé. Soit, peut être que l’intérêt du roman n’est alors pas l’histoire en elle-même, mais le message qu’elle porte en son sein ?

     Raté, le message est simpliste, grossier, brouillon et tellement emprunt de bons sentiments plutôt que d’une véritable réflexion morale, philosophique, qu’on se demande si ça ne valait pas mieux de s’en tenir à une aventure bête et méchante. Un premier problème tient à la création même de l’univers des Îles Glorieuses. Si le mélange des genres fonctionne bien entre polar et fantasy, la création d’un monde à partir de pièces détachées de notre propre histoire ruine toute crédibilité et immersion. On y trouve un ersatz de culture romaine (les Vigiles) qui, par leurs avancées techniques et juridiques tentent de justifier une colonisation et une ingérence pour le moins dégradantes envers les peuples des Îles Glorieuses ; les religieux fidéens sont une fabrication qui fait office de prétexte pour blâmer sans finesse les religions monothéistes de notre monde ; l’ethnologue et sa société d’étude des peuples, malgré des avancées scientifiques qui dépassent de loin les Îles Glorieuses, font toujours preuve d’une misogynie dérangeante à la manière de nos penseurs des années 1800. Bref, on sent que l’auteur n’aime ni la religion, ni la colonisation, ni la corruption et qu’elle a à cœur les droits des femmes. On le sent, parce que rien dans le roman n’est fait pour habiller son propos, et l’on se retrouve avec une société med-fan construite par une auteure, pour mieux la critiquer dans la foulée par un prisme anachronique du XXIème siècle.

     Alors que penser de ce premier tome de la trilogie des Îles Glorieuses ? Très honnêtement je ne sais pas. L’impression de lecture est bonne, on se laisse porter par le récit, la plupart du temps. On n’en sort sans l’impression d’avoir vraiment voyagé ou vécu quelque chose de mémorable, ni avoir été frappé par une réflexion digne d’intérêt. Ce n’est pas un très bon roman de fantasy, c’est toutefois loin d’en être un véritablement mauvais. C’est moyen, dans le sens le plus neutre qu’il m’ait été donné de constater.

     À noter que la trilogie se poursuit avec comme personnage central un apothicaire rencontré dans ce premier tome ; au revoir Braise, ce qui me semble dommage puisqu’elle réhaussait considérablement l’intérêt du roman. Toutefois, je pense me laisser tenter, au moins pour le feuilleter, et voir si cette saga penche vers le meilleur, ou vers le pire.

La chute d’Hyperion, Dan Simmons

La chute d’Hyperion, Dan Simmons

     Ça parle de poètes, et de dieux, et d’hommes, et aussi de femmes, et d’humains qui n’en sont plus vraiment, et de consciences, et, et… Et d’écologie. Et de religion. Et puis de vaisseaux spatiaux, de batailles au plasma et au laser. De sacrifice, de caprice, de génocide, de salut. De la famille, de l’amour, de la vie, et de la mort. De la paix, de la guerre, de l’inquiétude, de l’inéluctabilité de certaines choses. De l’espoir, malgré tout. Allez, on respire.

Résumé :

     Les pèlerins abordent la dernière ligne droite de leur voyage. Une ligne droite sur le point de connaître de nombreuses vrilles, car le temps est loin d’être aussi linéaire qu’on le croît. Le périple jusqu’à la vallée fut rude, éprouvant, mais le pire reste à venir, tandis que la petite troupe s’approche de l’antre du gritche, ce monstre aussi brutal que mystérieux.

     Le Retz n’est pas en reste, car si le Grendel de Silénus semble lié à Hyperion, la guerre avec les Extros est imminente. Ces créatures, jadis humaines, aujourd’hui changées par des siècles d’errance interstellaire, s’approchent du système d’Hyperion pour y menacer la domination de l’Hégémonie…

     À Tau Ceti Central, capitale du monde humain, la présidente Meina Gladstone tente d’organiser la défense, en prenant soin de consulter le peintre Joseph Severn. Ce dernier fait des rêves étranges, et semble inexplicablement attiré par les pèlerins et leur périlleuse entreprise…

À chaud :

     Il était temps que je sorte du roman. Entendez-moi bien, j’émerge du Retz de Dan Simmons avec un certain plaisir, et une envie raisonnable d’attaquer la suite, Endymion. Ce dernier double tome est à la fois très bon, et malheureusement un peu décevant. Très bon car on y retrouve l’essentiel des personnages, et quelques uns de plus au charme tout… Simmonsiesque ! En tête de liste, Meina Gladstone en femme incroyablement maîtresse de son destin malgré la situation, et qui fait face à des prises de décisions aux enjeux moraux démesurés.

     Globalement, c’est un des points forts de la saga, jusque là : les personnages créés par Simmons sont profonds, cohérents, vivants. Mis à part les dialogues, qui reflètent assez mal ces personnalités fortes et variées, chaque partie du récit nous permet d’explorer un peu plus la psyché des protagonistes, maintenant que l’on connaît l’essentiel de leur histoire. La narration s’attarde davantage sur leur manière de concevoir le pèlerinage, d’envisager leur rôle dans cette aventure emprunte d’espoir, mais teintée de mort.

     La première partie, Hyperion, reposait pour sa progression scénaristique sur l’échange entre les pèlerins de leur histoire. Cette deuxième partie fait appel à un procédé différent, le rêve, et ce changement est très bienvenu, rafraîtchit la narration et permet une focalisation plus importante sur la poésie.

     Car La chute d’Hyperion fera constamment appel à une double lecture par le biais du poète John Keats : ses vers parcourent le récit, éclairant tantôt les tourments de Sol Weintraub, tantôt les spéculations d’une obscures IA du TechnoCentre. Je ne connais pas assez Keats pour mesurer à quel point le connaître et l’apprécier permet de mieux appréhender la saga de Dan Simmons, mais il est présent du début à la fin pour, je pense, une bonne raison.

     Le thème du temps est évidemment toujours au centre des préoccupations du roman, et la forme du récit semble elle aussi altérée, de même que le cours du temps se retrouve perturbée par les champs anentropiques. Tandis que l’on suivait les événements de manière chronologique dans les deux premiers tomes, ici, les chapitres s’enchaînent avec parfois des retours en arrière, certains mêmes très abruptent, et crééent parfois de légers sentiments de déjà vu lorsque la suite des événements reboucle sur elle-même.

     En somme, un roman très intelligent, bien construit, mené avec brio et qui se renouvelle pour éviter de profiter jusqu’à l’usure d’une formule qui fonctionne.

     Toutefois, la fin surprend, et plutôt en mal. Les trois quarts de l’œuvre tirent leur force de ses personnages et de l’ambiance de mystère, parfois d’épouvante, qui règne sur le monde d’Hyperion. La tension à l’approche d’une guerre avec les Extros tient essentiellement au fait qu’on ne les connaisse pas. Et en cela, les derniers chapitres sont un saut à pieds joints dans le plat. Les mystères tombent, les visages se révèlent, les horreurs tapies dans l’ombre sont exposées à la vive lumière.

     Et malheureusement, se rajoute à ce changement radical d’ambiance une modification du point de vue et des enjeux. On passe fréquemment, dans les derniers chapitres, à un point de vue omniscient, à des événements se déroulant sur un plan cosmique, à des fourchettes temporelles à peine concevables humainement… Le résultat est un récit extrêmement décousu, souvent vague et creux, impersonnels. On assiste parfois à des énumérations de bouleversements sociétaux et politiques s’étalant sur plusieurs années, le tout en trois à quatre ligne. C’est dilué, peu convaincant, et cela tranche tellement avec le reste du roman que j’ai été tenté d’abandonner le livre dans un coin pour passer à autre chose.

     Donc, en résumé… Hyperion est une très bonne saga, riche de toutes les manières possibles, prenante, haletante, effrayante parfois. Et malgré une fin mitigée, l’histoire est bouclée, et l’on pourrait s’arrêter là. Ou bien, on peut se diriger tranquillement vers Endymion, la dernière tranche de la saga, ce que je ferai probablement, d’ici quelques semaines…